26/05/2026
138ème Pèlerinage de Poponguine : l'intégralité de l'homélie de Mgr Jean-Baptiste Valter Manga
Chers frères et sœurs,
Le thème choisi pour cette 138e édition de notre pèlerinage marial est tiré du chapitre 1 de l'évangile selon saint Luc, où l'évangéliste relate l'annonce de la naissance de deux grandes figures de l'histoire du Salut : Jean Baptiste, le précurseur, et Jésus le Messie. L'acteur de cette annonce se présente lui-même à Zacharie quand il lui apparaît dans le temple : « Je suis Gabriel et je me tiens en présence de Dieu » (Lc 1, 19).
Il annonce à Zacharie qu'il va avoir un fils à qui il donnera le nom de Jean, c'est-à-dire « Dieu fait grâce ». Six mois après Zacharie, ce même Ange est envoyé à Nazareth à une jeune fille appelée Marie et la salue avec ces mots : « Je te salue comblée de grâce » (Lc 1, 28). Cet ange, dont le nom signifie « la force de Dieu » ou « Dieu est ma force », vient annoncer à un vieillard et à une jeune fille un temps d'abondance de grâces par deux naissances.
Avant même d'annoncer à Marie l'objet de sa visite, l'ange Gabriel la salue avec des mots forts : « Je te salue comblée de grâce ». Tout comme Zacharie, Marie est troublée par la salutation de l'ange. Mais à la différence de Zacharie qui, en plus d'être troublé, est saisi de crainte (Lc 1, 12), Marie réfléchit, entre en dialogue avec elle-même sur ce que signifie le salut du messager de Dieu. « Elle ne s'arrête pas au premier trouble devant la proximité de Dieu par son ange, mais elle cherche à comprendre. Marie apparaît donc comme une femme courageuse qui, même face à l'inouï, maintient sa maîtrise d'elle-même. En même temps elle est présentée comme une femme de grande intériorité, qui tient ensemble le cœur et la raison et cherche à comprendre le contexte, l'ensemble du message de Dieu. » (Benoît XVI, L'Enfance de Jésus, Paris, Flammarion, 2012, p. 54)
Cette image de Marie, intériorisant la Parole de Dieu, nous la retrouvons dans le même évangile selon saint Luc au chapitre 2, versets 19 et 51. À la naissance de Jésus, pendant que tous sont dans l'étonnement, Marie « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19) ; ou encore lorsque Jésus perdu est retrouvé dans le Temple : « sa mère gardait tous ces événements dans son cœur » (Lc 2, 51).
C'est dans ce contexte d'une intériorisation réfléchie de la Parole de l'Ange que les paroles qui constituent notre thème de cette année sont prononcées : « Sois sans crainte Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » Tout de suite après, l'objet de la visite est décliné : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus » (Lc 1, 31). La grâce précède la mission. Marie va concevoir et enfanter la Parole de Dieu, elle-même, qu'elle avait déjà commencé à comprendre de l'intérieur à la salutation de l'Ange.
La mission est d'abord de porter en son sein, avant de le porter au monde, cet enfant du nom de Jésus, c'est-à-dire « Dieu sauve ». Comme le note le pape Benoît XVI : « Le nom demeuré depuis le Sinaï — pour ainsi dire — incomplet, est prononcé jusqu'au bout. Le Dieu qui est, est le Dieu présent et sauveur. La révélation du nom de Dieu, commencée dans le buisson ardent, est portée à son accomplissement en Jésus (cf. Jn 17, 26). » (Ibid., p. 51)
Chers frères et sœurs, voici donc la mission inouïe que Dieu confie à une femme, à une toute jeune fille qui est épouse et qui deviendra mère.
Je garde un souvenir de la femme appelée à être épouse et mère d'après la sagesse de nos cultures africaines. Quand j'étais curé de paroisse à Saint-Benoît de Néma, dans la commune de Ziguinchor, j'aimais particulièrement assister aux fiançailles d'après la culture créole de Ziguinchor. Une des étapes qui prépare au mariage est celle appelée « manda kabasse », littéralement « envoyer la calebasse ». Il s'agit d'une calebasse envoyée par la famille du futur époux et qui contient une grande diversité de produits et d'objets. J'ai toujours été très intéressé par deux éléments de la calebasse : l'aiguille et le fil à coudre. Dans la tradition, la femme, au sein de son ménage, aura pour rôle de raccommoder les habits. Mais, dans le contexte de la calebasse et des fiançailles, le rôle de l'aiguille et du fil à coudre, remis à la future mariée, est plus profond. Ces deux objets symbolisent, en effet, une mission confiée à la femme : celle d'entretenir les liens, au sein de la famille, entre familles alliées, entre villages, entre nations. La femme est, à cet égard, une figure, un point de suture des frontières, capable d'entretenir, voire de guérir, tout ce qui peut être divisé et distendu.
Chers frères et sœurs, depuis plus d'un siècle, ce pèlerinage, à travers la figure de la Vierge Marie, Notre-Dame de la Délivrande, en toute humilité, a entretenu et renforcé des liens, empêché les divisions en écrasant la tête du diviseur, du Satan. Ce pèlerinage a renforcé le sentiment d'une église nationale, faisant de la diversité des diocèses une seule et même Église du Sénégal. Le passage à tour de rôle des diocèses pour l'animation permet, d'une année à l'autre, d'apprécier la diversité des richesses dont le Seigneur nous comble.
Ce pèlerinage autour de la figure de la Vierge Marie a renforcé, et continue de le faire, les liens entre chrétiens et musulmans. Nous nous souvenons, depuis nos devanciers, de la présence physique ou spirituelle de responsables religieux musulmans en ce haut lieu marial. Face à toutes les menaces sur la cohésion sociale que nous connaissons dans la sous-région et ailleurs, le Sénégal doit continuer à entretenir son modèle de dialogue, de tolérance religieuse et de vivre-ensemble. Les radicalités prospèrent souvent là où disparaissent l'espérance, l'écoute, la justice et les perspectives, pour laisser germer la négation de l'autre et de la différence.
Ce pèlerinage a toujours renforcé, et continue de le faire, les liens entre l'Église et l'État. Il faut saluer le génie de notre peuple qui a su très tôt adoucir les relations entre le temporel et le spirituel. Ici à Poponguine, au pied de la Vierge Marie, d'une édition à une autre, d'un régime politique à un autre, les rapports État-Église ont été entretenus pour le plus grand bien de notre pays.
Le Sénégal demeure debout parce que les pouvoirs publics, les autorités religieuses, coutumières et les forces vives de la Nation ont toujours su privilégier les voies du dialogue et de l'apaisement. Nos traditions et croyances ont historiquement placé la dignité humaine, le respect mutuel et la recherche de la concorde au cœur de leur enseignement. Cette posture tient au fait que nous sommes convaincus qu'aucun projet national durable ne peut se construire sur les divisions permanentes, les radicalités ou la banalisation des violences verbales et sociales.
Ce pèlerinage a également renforcé nos liens avec nos voisins : Gambie, Mauritanie, les deux Guinée et le Mali. Face aux troubles que connaît notre sous-région, lesquels sapent aussi bien la confiance mutuelle que le projet d'unité entretenu au début des indépendances, des rassemblements comme celui-ci, imprégnés de la Parole de Dieu, qui est une parole de confiance et d'espérance, nous rappellent que c'est ensemble que nous sommes forts.
Le thème de ce pèlerinage apparaît ainsi comme un puissant message d'assurance spirituelle, un rappel à l'espérance, à la confiance en Dieu et au refus de la peur comme vecteur structurant les relations humaines.
Chers frères et sœurs, le récit de l'Annonciation nous montre qu'après avoir parlé à la Vierge Marie, l'ange la quitta (Lc 1, 38). « La grande heure de la rencontre avec le messager de Dieu, dans laquelle toute la vie change, passe, et Marie reste seule avec la tâche qui, en vérité, dépasse toute capacité humaine. » (Ibid., p. 59)
Marie va traverser le chemin qui passe à travers de nombreuses obscurités : de la situation face à Joseph son époux jusqu'à la croix où meurt son fils. Nous aussi, après ces moments d'intimité spirituelle avec le Seigneur et avec Marie, nous repartirons affronter les dures réalités du quotidien, les obscurités mais aussi les lumières. Souvenons-nous que le Seigneur nous a dit, comme à Marie : « Sois sans crainte. »
Oui, sois sans crainte, jeune chrétien, dans un contexte de minorité où tu es appelé à être témoin d'espérance, de justice et de paix. Agis partout et engage-toi avec les valeurs chrétiennes qui sont attendues de toi. Participe à la construction de ton pays et de l'Église avec les vertus de justice, de transparence, de messager de la paix et de bâtisseur de pont entre les hommes.
Oui, chers frères et sœurs, notre jeunesse a certes besoin d'emplois, de formation et de sécurité, mais elle a également besoin d'espérance, de valeurs et de confiance. Nous allons vers de grands rendez-vous tels que les Jeux Olympiques de la Jeunesse ou la Coupe du monde de Football. Ces rendez-vous appellent notre jeunesse à montrer à l'Afrique et au reste du monde qu'elle est une génération d'exemplarité, de civisme, de fraternité et d'ouverture.
Que par nos prières, Notre-Dame de la Délivrande de Poponguine continue, avec nous, de jouer ce rôle d'une Mère qui raccommode constamment le tissu social là où il est rompu ou menace de l'être.
Amen.