06/11/2024
J’ai grandi dans les années 1980 en Bavière, état régional qui faisait alors partie de la « zone américaine » dans l’Allemagne post-nazie. La petite ville où j’ai fait mes études secondaires, Ansbach, était entourée de bases militaires de la US Army, tenues par plus de 10.000 soldats qui y vivaient avec leurs familles. Les casernes, aéroports ou dépôts de matériel militaire, mais aussi des magasins américains, écoles et postes de police donnaient à la région un air de « Little Texas », comme on disait alors. Cette présence américaine était moralement justifiée par le rôle éminent des États-Unis dans la libération du nazisme, leur fonction réelle de « Leader of the free world » et, encore très concrètement, la guerre froide face aux dictatures de type soviétique.
J’ai été ainsi élevé dans une culture républicaine qui prenait expressément appui sur la démocratie américaine, le modèle d’une société confiante en l’avenir, capable de surpasser les divisions et les injustices par le droit, le libre marché et l’engagement citoyen. Les « valeurs » américaines étaient très présentes par le sentiment général, certes naïf, d’être, grâce à elles, du « bon côté de l’Histoire ».
Aujourd'hui, je suis abasourdi par l’auto-démontage de cette démocratie éprouvée (dans les deux sens du mot) dont on peut craindre à présent qu’elle passe de l’autre côté de l’Histoire. Le modèle américain, depuis longtemps ébranlé par les conséquences catastrophiques du « libre marché » sur les vivants humains et non-humains, semble définitivement perdu. Je ressens — je le sais, avec beaucoup de vous —, une déception et un inapaisement profonds, tenus en haleine par la tension dans les relations internationales qui se renforce encore, compte tenu des guerres en cours.
Je me demande aujourd’hui comment notre communauté, par ses liens d’Église, son ancrage dans la République française et l’ouverture vers l’Union européenne, peut devenir — ou/et rester — un lieu de consistance chrétienne, d’accueil inconditionnel et d’encouragement pour les citoyens responsables, clairvoyants et solidaires que nous sommes par l’écoute de l’Évangile. L’Église ne fait certes pas de politique, mais l’Évangile forme des citoyens — la vie en Christ ne saurait nous laisser indifférents au sein des « affaires du monde ». Que nous soyons — ou non — sensibles, irrités, révoltés devant ce fait, nous devons reconnaître que la manière de vivre la spiritualité est (aussi) un lieu où se façonne une attitude politique. Il est de notre responsabilité d'éviter que la vie d’Église prenne un tournant partisan ; mais nous ne pouvons jamais laisser les « questions de société » devant la porte de l'église.
Je vous invite donc à renouveler, dans l’esprit du projet « Maison de la Création », la réflexion collective sur cette fonction d’Église de laisser, par l’écoute de l’Évangile, se dessiner en nous des idées politiques qui aident à promouvoir la liberté, l’égalité et la fraternité dans le monde, y compris avec nos enfants et jeunes. Ce dimanche, le culte « Grâce matinée » intégrera une « Prière pour la paix » afin de nous laisser engager, consoler et encourager.
Bien à vous, Pasteur Rudi Popp