31/03/2024
« Pâques : l’une des plus belles histoires du monde », par Marguerite Yourcenar.
« Le prologue : de pauvres gens arrivent dans la capitale avec leur maître bien-aimé, acclamé par cette même populace qui, bientôt, le conspuera. Un frugal repas de fête. Le maître, isolé par sa sagesse et sa prescience au milieu de ces ignorants et de ces faibles qui sont encore ce qu’il a trouvé de mieux pour le suivre et continuer son œuvre.
La nuit venue, ce maître, plus seul encore dans ce verger qui domine la ville où tous, sauf ses ennemis, l’ont oublié. Les longues heures où la prescience se change en angoisse. La victime qui prie aussi pour que l’épreuve lui soit épargnée, mais qui sait aussi qu’elle ne peut pas l’être et que, « si c’était à refaire », il referait le même chemin. Pendant qu’il souffre, ses amis dorment, incapables de sentir l’urgence du moment.
L’arrivée de la troupe, prête à arrêter l’inculpé. Les deux institutions, l’ecclésiastique et la laïque, qui se repassent l’accusé. Le haut fonctionnaire excédé, qui voudrait bien se laver les mains de cette affaire, laissant à la foule le choix du prisonnier qu’on libérera et ce qu’on choisit est évidemment la vedette du crime et non le juste innocent.
Le condamné, insulté, frappé, tourmenté par d‘épaisses brutes dont plusieurs sont probablement de bons pères de famille, de bons voisins, de bons types, forcé de traîner la poutre de son supplice comme dans les camps, parfois, les prisonniers devaient traîner une pelle pour creuser leur fosse.
L’échange de propos avec un condamné de droit commun en qui on a reconnu un homme de cœur. La longue agonie au soleil, au vent aigre, à la vue de la foule qui, peu à peu s’écoule parce que ça n’en finit pas.
Quoi encore ? Les heures qui s’écoulent ensuite entre deuil et confiance, entre fantôme et Dieu, dans cette atmosphère crépusculaire où rien n’est tout à fait avéré, vérifié, probant, mais où passera le courant d’air de l’inexplicable…
Marie de Magdala venue au cimetière prier et pleurer, et croyant reconnaître celui qu’elle a perdu sous l’aspect du jardinier. (Quel plus beau nom donner à celui qui fait lever tant de semences dans l’âme humaine ?).
Et plus t**d, quand l’émotion, comme disent les rapports de police, s’est un peu calmée, les deux fidèles marchant le long d’une route, rejoints par un sympathique voyageur qui consent à s’attabler avec eux à l’auberge et disparaît au moment où ils se disent que c’est Lui.
L’une des plus belles histoires du monde s’achève par ces reflets d’une Présence, assez semblables à des nuages que colore encore le soleil passé sous l’horizon.
C’est pour tous ceux qui ne parviennent pas à retrouver l’essentiel sous ce qu’on pourrait appeler les accessoires du passé, que je me suis risquée à écrire ce qui précède. »
Marguerite Yourcenar