15/05/2024
LE TRIOMPHE DE QUITTERIE
Un ép*sode de Confinés, les aventures de Réginald et Quitterie
Nous étions à nouveau chez Jean. Nous aurions dû passer une semaine chez les Corizaud-Labattue mais ils avaient annulé au dernier moment, vendredi après-midi : Harry avait été appelé en renfort pour doper la campagne débilitante de Valérie Hayer. Nous nous regardions dans le salon, effondrés, Quitterie et moi. C’est alors que Matteo et Cerise nous dirent après un long conciliabule à voix basse : « Et si nous allions chez Jean ? »
L’idée m’avait effleuré mais Quitterie gardait certaines préventions. « Jean… » soupira-t-elle d’un air écœuré. « Jean et sa barbaque de chasseur viandard… Jean et ses livres de vieux réac… Jean et sa vision des femmes qui ferait passer Depardieu pour un transgenre intersectionnel… »
– Ça veut dire quoi, intersectionnel ? demanda Cerise qui, grâce à sa maîtresse, sait exactement ce qu’est un transgenre.
Quitterie essaya d’expliquer l’intersectionnalité des luttes. Gaza, Trump, Bellamy, Zemmour, Mathilde Panot, Guillaume Meurice, Hidalgo, Carlos Tavares et Judith Godrèche dansaient la ronde au milieu du salon, avec le voisin du deuxième, homosexuel revendiqué et revendicatif, et M. Aiouaz, l’épicier arabe auprès de qui Quitterie s’excuse du racisme des Français chaque fois qu’elle lui achète une conserve, ce qui le gêne beaucoup. Matteo et Cerise ne comprenaient visiblement pas les explications de plus en plus embrouillées de Quitterie qui, pourtant, avait sorti de la boîte CheckYourPrivilege® un assortiment complet de formes géométriques de différentes couleurs. « Prenons le cas d’un/une transgenre racisé marseillais neuro-atypique en situation de précarité qui veut procéder à une GPA… » énonça Quitterie en disposant en cercle un triangle jaune, un carré rouge, un rond bleu et un pentagone vert qu’elle décala légèrement ; puis elle leva les yeux, considéra les visages des enfants et lâcha : « Bon, allons chez Jean, ce sera plus simple. »
*
J’appelai Jean. Il était chez ses parents, dans la Creuse, il remontait le lendemain, il nous attendait « à partir de 15h », il était ravi de nous accueillir, il promit de ne pas taquiner Quitterie.
Quand nous arrivâmes chez lui, les enfants bondirent en dehors de la voiture et coururent vers la porte ouverte de la cuisine. « M… ! » entendîmes-nous. « M… m… et re-m… ! Espèce de bougre d’électricien de kolkhoze, résidu de technocrate ! » Jean, debout devant son congélateur immense, était en train d’empiler dans l’évier des bacs de glace fondue tout en trempant un doigt inquisiteur dans des pots de crème fraîche avant de goûter et de recracher le contenu.
– Les plombs ont sauté ! Tout est décongelé ! Trente kilos de viande !
Je fusillai du regard Quitterie, dont l’œil s’était allumé d’une joie mauvaise, et proposai mon aide.
– Réginald, tu ne me serviras à rien. Allez-vous installer dans la chambre Louis XVI, les enfants dormiront au second, dans les chambres Hussards et Suzette. Je vous préviens, on va la cuisiner, cette viande, et la manger, pas question d’en laisser un gramme aux renards !
Nous redescendîmes et Jean exposa son plan de bataille, qui consistait à cuire les rôtis, à préparer une daube de compétition, à dévorer deux côtes de bœuf et vingt steaks (« On va inviter les Buranlure et toute la bande ») et à hacher tout le gibier pour se lancer dans une opération pâtés de grande envergure.
– Quitterie, regardez dans la souillarde, dites-moi combien il y a de bocaux vides, s’il vous plaît, Matteo, va dans le salon, rapporte le porto et l’armagnac, Cerise, tu vois l’arbre là-bas ? C’est un laurier, rapporte-nous plein de feuilles, Réginald, va dans le placard de l’office et rapporte-moi le hachoir.
Galvanisés, nous partîmes et revînmes, attendant les ordres qui tombaient dru et précis.
– Quitterie, lavez les bocaux rapidement, on mettra la daube dans les pots d’un litre, qu’en pensez-vous ? Réginald, coupe la viande en gros dés, s’il y a du nerf, tu jettes, Mattéo, sors les épices, Cerise, installe-toi sur le tabouret et ne bouge pas, tu nous surveilles. Je vais chez le voisin lui demander de la gorge, il en a au frais.
– De la gorge ?! dit Cerise.
– Oui, c’est du porc, c’est très gras, très savoureux.
– De la gorge comme dans soutien-gorge ?! insista Cerise.
Je vis vaciller l’assurance de Jean qui, chose extraordinaire, se tourna vers Quitterie pour lui demander muettement l’assistance qu’on ne refuse pas aux gens en détresse.
– Non, dit Quitterie. La gorge du porc, c’est son cou. Dans soutien-gorge, il s’agit des seins de la femme. Et ce mot a contribué à les invisibiliser, insista-t-elle en regardant Jean à qui on peut reprocher mille choses mais certainement pas de vouloir invisibiliser les seins de quiconque.
Cerise, qui sait d’expérience que le mot « invisibiliser » représente en moyenne dix minutes de discours, se dépêcha de changer de sujet et Jean s’échappa. Revenu avec la gorge, il dépêcha Matteo chez Albert pour lui emprunter deux douzaines d’œufs, et m’envoya à sa suite quémander des échalotes. Nous revînmes, les bras chargés (Albert avait ajouté des légumes et des fleurs pour Quitterie) ; les oiseaux gazouillaient, le vent couchait les herbes qui se relevaient aussitôt.
La cuisine sentait la viande et le laurier, Jean déboucha l’armagnac et le fit sentir aux enfants qui nous demandèrent pourquoi il n’y en avait pas à la maison ; je tournais la manivelle du hachoir et Cerise, fascinée, regardait la viande sortir en tortillons rouge sombre que Matteo et Jean jetaient dans une énorme bassine en ajoutant régulièrement des aromates et de l’armagnac. Quand tout fut haché, nous cassâmes les œufs et vingt-quatre jaunes se pressèrent au sommet de la patouille.
– Vas-y, Cerise, dit Jean, brasse !
Cerise regarda la masse rouge et jaune parsemée de blanc, petit continent éruptif cerné d’armagnac.
– C’est dégoûtant ! jugea-t-elle. Puis elle tata un jaune d’un doigt prudent.
– Mais non, empoigne ! Je te montre.
Jean lui attrapa les mains et les plongea dans la masse, faisant éclater les jaunes et pétrissant le salmigondis.
– C’est dégoûtant ! répéta Cerise d’un ton ravi en traquant les jaunes intacts et en regardant, fascinée, la viande s’échapper de ses poings serrés.
Pendant ce temps, nous épluchions les carottes d’Albert, Quitterie et moi, pour mettre dans la daube. Il en manqua.
– Il n’y aura pas assez de carottes, Jean…
– Mais si, il y en a dans la souillarde, dans le garde-manger, au fond.
Quitterie se leva et disparut. Nous entendîmes un cri abominable. Mon Apple Watch vibra à mon poignet et afficha le message « Bruyant. Une exposition d’environ 30 minutes par jour à un niveau de 90 à 95 décibels peut provoquer une perte auditive temporaire. » Quitterie surgit, le visage bouleversé et lâcha, d’une voix fêlée : « Un serpent ! »
Matteo se précipita, Jean sur ses talons, le premier pour photographier la bête, le second avec une paire de pincettes pour la saisir.
– Où avez-vous vu exactement la bête, chère amie ? demanda Jean d’une voix qui s’efforçait de concilier l’amabilité nécessaire, la douceur de mise quand on parle à quelqu’un qui a reçu un choc et l’urgence relative à l’opération en cours.
– Dans votre bauge, là, la « souillarde » ! Ah, le mot est bien choisi, Jean ! Au fond, à côté de votre garde-manger qui pue, cette sale bête se tortillait entre les bouteilles vides et les cartons sales !
Quitterie, en rage, avait rejoint les deux chasseurs. Je les suivis après avoir allumé la torche de mon téléphone.
– Là ! cria Matteo.
Un serpent de trente bons centimètres, épais d’un doigt, glissait le long du mur.
Quitterie lui balança une bouteille vide qui explosa, arracha les pincettes des mains de Jean et en frappa d’estoc le serpent avec une précision qui nous étonna tous. Le serpent, coincé, remuait vivement mais Quitterie assura sa prise et poussa de toutes ses forces.
– Tiens, ordure, prends ça ! Fasciste ! criait Quitterie qui avait coupé le serpent en deux et frappait à coups de taille le tronçon de tête.
Puis elle se retourna vers Jean et lui jeta les pincettes au pied.
– Voilà ! Et je vous préviens, Jean, dès que les pâtés seront en train de cuire, on va s’attaquer à ranger cet endroit !
Jean sentit qu’il n’avait pas le choix.
*
Une fois les pâtés au stérilisateur, Quitterie nous réquisitionna tous, même Cerise. Elle ouvrit la porte extérieure de la souillarde, commit Cerise au transport des éléments secs et légers stockés dans la lumière, me signifia de déplacer les grosses dames-jeannes de vin de noix, qui reposaient à l’ombre, où se lovait peut-être d’autres serpents, et ordonna à Jean et Matteo de remuer les meubles, comme le garde-manger, un buffet antique, une table branlante, des étagères surchargées de pots…
Au fur et à mesure que nous débarrassions la pièce, Quitterie pointait du doigt tel sac défoncé, tel vieux cageot, tel amoncèlement de bouteilles vides, tel sac plein de chiffons et de crottes de souris…
Jean bredouillait des explications confuses qui auraient justifié qu’il gardât un grille-pain défoncé et cinquante plaques en carton à moitié rongées destinées à recevoir des œufs.
– Et ça qu’est-ce que c’est ?
– Eh bien j’avoue, chère amie, que je ne sais pas, dit Jean en regardant un carton noirci et déformé d’où suintait une graisse douteuse.
– C’est une m***e, oui ! Vous m’entendez, Jean, u-ne-mêêêrrrrde !
– En effet, dit Jean, vaincu.
Et Quitterie reprit les pincettes pour évacuer l’infâme truc qu’elle jeta avec un petit fouetté du poignet plein de grâce sur les détritus déjà entassé dans la brouette.
Elle tendit ensuite les pincettes à Jean et dit à Cerise « Viens, chérie, on va les laisser finir de nettoyer, c’est un travail d’hommes. »
Le lendemain soir, quand nous attaquâmes la daube, Cerise affirma à Marine de Buranlure que Quitterie criait très fort.
– C’est Maman qui crie le plus fort, c’est la montre de Papa qui le dit !
Je sentis pointer l’équivoque au flottement des regards et je racontai bien vite l’histoire du serpent et du triomphe de Quitterie.