Confinés, les aventures de Réginald et Quitterie

Confinés, les aventures de Réginald et Quitterie Ils le vivent plus ou moins bien.

Réginald, consultant pour Chief Happiness Officers, Quitterie, en reconversion professionnelle, et leurs deux enfants Matteo et Cerise sont confinés à la campagne.

LE TRIOMPHE DE QUITTERIE Un ép*sode de Confinés, les aventures de Réginald et QuitterieNous étions à nouveau chez Jean. ...
15/05/2024

LE TRIOMPHE DE QUITTERIE
Un ép*sode de Confinés, les aventures de Réginald et Quitterie
Nous étions à nouveau chez Jean. Nous aurions dû passer une semaine chez les Corizaud-Labattue mais ils avaient annulé au dernier moment, vendredi après-midi : Harry avait été appelé en renfort pour doper la campagne débilitante de Valérie Hayer. Nous nous regardions dans le salon, effondrés, Quitterie et moi. C’est alors que Matteo et Cerise nous dirent après un long conciliabule à voix basse : « Et si nous allions chez Jean ? »
L’idée m’avait effleuré mais Quitterie gardait certaines préventions. « Jean… » soupira-t-elle d’un air écœuré. « Jean et sa barbaque de chasseur viandard… Jean et ses livres de vieux réac… Jean et sa vision des femmes qui ferait passer Depardieu pour un transgenre intersectionnel… »
– Ça veut dire quoi, intersectionnel ? demanda Cerise qui, grâce à sa maîtresse, sait exactement ce qu’est un transgenre.
Quitterie essaya d’expliquer l’intersectionnalité des luttes. Gaza, Trump, Bellamy, Zemmour, Mathilde Panot, Guillaume Meurice, Hidalgo, Carlos Tavares et Judith Godrèche dansaient la ronde au milieu du salon, avec le voisin du deuxième, homosexuel revendiqué et revendicatif, et M. Aiouaz, l’épicier arabe auprès de qui Quitterie s’excuse du racisme des Français chaque fois qu’elle lui achète une conserve, ce qui le gêne beaucoup. Matteo et Cerise ne comprenaient visiblement pas les explications de plus en plus embrouillées de Quitterie qui, pourtant, avait sorti de la boîte CheckYourPrivilege® un assortiment complet de formes géométriques de différentes couleurs. « Prenons le cas d’un/une transgenre racisé marseillais neuro-atypique en situation de précarité qui veut procéder à une GPA… » énonça Quitterie en disposant en cercle un triangle jaune, un carré rouge, un rond bleu et un pentagone vert qu’elle décala légèrement ; puis elle leva les yeux, considéra les visages des enfants et lâcha : « Bon, allons chez Jean, ce sera plus simple. »
*
J’appelai Jean. Il était chez ses parents, dans la Creuse, il remontait le lendemain, il nous attendait « à partir de 15h », il était ravi de nous accueillir, il promit de ne pas taquiner Quitterie.
Quand nous arrivâmes chez lui, les enfants bondirent en dehors de la voiture et coururent vers la porte ouverte de la cuisine. « M… ! » entendîmes-nous. « M… m… et re-m… ! Espèce de bougre d’électricien de kolkhoze, résidu de technocrate ! » Jean, debout devant son congélateur immense, était en train d’empiler dans l’évier des bacs de glace fondue tout en trempant un doigt inquisiteur dans des pots de crème fraîche avant de goûter et de recracher le contenu.
– Les plombs ont sauté ! Tout est décongelé ! Trente kilos de viande !
Je fusillai du regard Quitterie, dont l’œil s’était allumé d’une joie mauvaise, et proposai mon aide.
– Réginald, tu ne me serviras à rien. Allez-vous installer dans la chambre Louis XVI, les enfants dormiront au second, dans les chambres Hussards et Suzette. Je vous préviens, on va la cuisiner, cette viande, et la manger, pas question d’en laisser un gramme aux renards !
Nous redescendîmes et Jean exposa son plan de bataille, qui consistait à cuire les rôtis, à préparer une daube de compétition, à dévorer deux côtes de bœuf et vingt steaks (« On va inviter les Buranlure et toute la bande ») et à hacher tout le gibier pour se lancer dans une opération pâtés de grande envergure.
– Quitterie, regardez dans la souillarde, dites-moi combien il y a de bocaux vides, s’il vous plaît, Matteo, va dans le salon, rapporte le porto et l’armagnac, Cerise, tu vois l’arbre là-bas ? C’est un laurier, rapporte-nous plein de feuilles, Réginald, va dans le placard de l’office et rapporte-moi le hachoir.
Galvanisés, nous partîmes et revînmes, attendant les ordres qui tombaient dru et précis.
– Quitterie, lavez les bocaux rapidement, on mettra la daube dans les pots d’un litre, qu’en pensez-vous ? Réginald, coupe la viande en gros dés, s’il y a du nerf, tu jettes, Mattéo, sors les épices, Cerise, installe-toi sur le tabouret et ne bouge pas, tu nous surveilles. Je vais chez le voisin lui demander de la gorge, il en a au frais.
– De la gorge ?! dit Cerise.
– Oui, c’est du porc, c’est très gras, très savoureux.
– De la gorge comme dans soutien-gorge ?! insista Cerise.
Je vis vaciller l’assurance de Jean qui, chose extraordinaire, se tourna vers Quitterie pour lui demander muettement l’assistance qu’on ne refuse pas aux gens en détresse.
– Non, dit Quitterie. La gorge du porc, c’est son cou. Dans soutien-gorge, il s’agit des seins de la femme. Et ce mot a contribué à les invisibiliser, insista-t-elle en regardant Jean à qui on peut reprocher mille choses mais certainement pas de vouloir invisibiliser les seins de quiconque.
Cerise, qui sait d’expérience que le mot « invisibiliser » représente en moyenne dix minutes de discours, se dépêcha de changer de sujet et Jean s’échappa. Revenu avec la gorge, il dépêcha Matteo chez Albert pour lui emprunter deux douzaines d’œufs, et m’envoya à sa suite quémander des échalotes. Nous revînmes, les bras chargés (Albert avait ajouté des légumes et des fleurs pour Quitterie) ; les oiseaux gazouillaient, le vent couchait les herbes qui se relevaient aussitôt.
La cuisine sentait la viande et le laurier, Jean déboucha l’armagnac et le fit sentir aux enfants qui nous demandèrent pourquoi il n’y en avait pas à la maison ; je tournais la manivelle du hachoir et Cerise, fascinée, regardait la viande sortir en tortillons rouge sombre que Matteo et Jean jetaient dans une énorme bassine en ajoutant régulièrement des aromates et de l’armagnac. Quand tout fut haché, nous cassâmes les œufs et vingt-quatre jaunes se pressèrent au sommet de la patouille.
– Vas-y, Cerise, dit Jean, brasse !
Cerise regarda la masse rouge et jaune parsemée de blanc, petit continent éruptif cerné d’armagnac.
– C’est dégoûtant ! jugea-t-elle. Puis elle tata un jaune d’un doigt prudent.
– Mais non, empoigne ! Je te montre.
Jean lui attrapa les mains et les plongea dans la masse, faisant éclater les jaunes et pétrissant le salmigondis.
– C’est dégoûtant ! répéta Cerise d’un ton ravi en traquant les jaunes intacts et en regardant, fascinée, la viande s’échapper de ses poings serrés.
Pendant ce temps, nous épluchions les carottes d’Albert, Quitterie et moi, pour mettre dans la daube. Il en manqua.
– Il n’y aura pas assez de carottes, Jean…
– Mais si, il y en a dans la souillarde, dans le garde-manger, au fond.
Quitterie se leva et disparut. Nous entendîmes un cri abominable. Mon Apple Watch vibra à mon poignet et afficha le message « Bruyant. Une exposition d’environ 30 minutes par jour à un niveau de 90 à 95 décibels peut provoquer une perte auditive temporaire. » Quitterie surgit, le visage bouleversé et lâcha, d’une voix fêlée : « Un serpent ! »
Matteo se précipita, Jean sur ses talons, le premier pour photographier la bête, le second avec une paire de pincettes pour la saisir.
– Où avez-vous vu exactement la bête, chère amie ? demanda Jean d’une voix qui s’efforçait de concilier l’amabilité nécessaire, la douceur de mise quand on parle à quelqu’un qui a reçu un choc et l’urgence relative à l’opération en cours.
– Dans votre bauge, là, la « souillarde » ! Ah, le mot est bien choisi, Jean ! Au fond, à côté de votre garde-manger qui pue, cette sale bête se tortillait entre les bouteilles vides et les cartons sales !
Quitterie, en rage, avait rejoint les deux chasseurs. Je les suivis après avoir allumé la torche de mon téléphone.
– Là ! cria Matteo.
Un serpent de trente bons centimètres, épais d’un doigt, glissait le long du mur.
Quitterie lui balança une bouteille vide qui explosa, arracha les pincettes des mains de Jean et en frappa d’estoc le serpent avec une précision qui nous étonna tous. Le serpent, coincé, remuait vivement mais Quitterie assura sa prise et poussa de toutes ses forces.
– Tiens, ordure, prends ça ! Fasciste ! criait Quitterie qui avait coupé le serpent en deux et frappait à coups de taille le tronçon de tête.
Puis elle se retourna vers Jean et lui jeta les pincettes au pied.
– Voilà ! Et je vous préviens, Jean, dès que les pâtés seront en train de cuire, on va s’attaquer à ranger cet endroit !
Jean sentit qu’il n’avait pas le choix.
*
Une fois les pâtés au stérilisateur, Quitterie nous réquisitionna tous, même Cerise. Elle ouvrit la porte extérieure de la souillarde, commit Cerise au transport des éléments secs et légers stockés dans la lumière, me signifia de déplacer les grosses dames-jeannes de vin de noix, qui reposaient à l’ombre, où se lovait peut-être d’autres serpents, et ordonna à Jean et Matteo de remuer les meubles, comme le garde-manger, un buffet antique, une table branlante, des étagères surchargées de pots…
Au fur et à mesure que nous débarrassions la pièce, Quitterie pointait du doigt tel sac défoncé, tel vieux cageot, tel amoncèlement de bouteilles vides, tel sac plein de chiffons et de crottes de souris…
Jean bredouillait des explications confuses qui auraient justifié qu’il gardât un grille-pain défoncé et cinquante plaques en carton à moitié rongées destinées à recevoir des œufs.
– Et ça qu’est-ce que c’est ?
– Eh bien j’avoue, chère amie, que je ne sais pas, dit Jean en regardant un carton noirci et déformé d’où suintait une graisse douteuse.
– C’est une m***e, oui ! Vous m’entendez, Jean, u-ne-mêêêrrrrde !
– En effet, dit Jean, vaincu.
Et Quitterie reprit les pincettes pour évacuer l’infâme truc qu’elle jeta avec un petit fouetté du poignet plein de grâce sur les détritus déjà entassé dans la brouette.
Elle tendit ensuite les pincettes à Jean et dit à Cerise « Viens, chérie, on va les laisser finir de nettoyer, c’est un travail d’hommes. »
Le lendemain soir, quand nous attaquâmes la daube, Cerise affirma à Marine de Buranlure que Quitterie criait très fort.
– C’est Maman qui crie le plus fort, c’est la montre de Papa qui le dit !
Je sentis pointer l’équivoque au flottement des regards et je racontai bien vite l’histoire du serpent et du triomphe de Quitterie.

23/04/2023

Une religieuse de la Drôme et un intellectuel parisien agnostique meurent. L’une arrive au Paradis, l’autre au Purgatoire. Devant eux se dévoile la grande bu...

HILLARY CLINTON ET NOS SCHÉMAS VACCINAUXNos vacances en Sicile étaient compromises : savoir qu’un simple test risquait d...
23/08/2021

HILLARY CLINTON ET NOS SCHÉMAS VACCINAUX
Nos vacances en Sicile étaient compromises : savoir qu’un simple test risquait de nous envoyer en quarantaine dans un hôtel de troisième ordre comme n’importe quel touriste de base (mésaventure qui était arrivée à nos amis Chapouteaux-Loisy), malgré nos impeccables schémas vaccinaux, nous avait refroidis. Quitterie avait annulé les vacances juste à temps pour que nous puissions être remboursés. Restés en France, nous nous apprêtions à profiter d’un Paris déserté lorsque nous apprîmes que le gouvernement, compatissant jusqu’à la limite de la faiblesse, avait prolongé la validité des tests jusqu’à 72 heures ! Quitterie ne décolérait pas. « 72 heures ! Mais c’est n’importe quoi ! Tous ces complotistes fascisants vont pouvoir nous contaminer à loisir ! Hors de question d’aller au restaurant ou au cinéma ! Nous resterons à la maison ! Tu en profiteras pour installer les étagères. » « Amour, lui avais-je répondu, tu ne voudrais quand même pas que j’aille choper le virus au BHV en allant acheter du ‘Pattex sans clou ni vis’ ?… » Je sentais Quitterie dubitative. Cerise et Matteo vinrent à mon secours. « – Maman, Paris, si on ne peut pas aller jouer dehors, c’est nul… – Et si tu veux que tous les parents de mes amis prouvent qu’ils sont vaccinés, c’est la honte. – Et d’ailleurs, mes copines sont parties, elles… » Je puisai tout mon courage et dis : « Allons chez Jean. » Les enfants hurlèrent de joie. Quitterie soupira. Jean, qui était chez lui, accepta avec plaisir. Nous partîmes. J’appréhendais la rencontre de Quitterie et Jean. L’ancienne de l’Unef et le vieux réac allaient-ils s’entendre ? J’avais encore en tête toutes les exaspérations de Quitterie face à la bibliothèque de Jean, à ses amis chasseurs qui nous avaient reçus lors des confinements précédents, à toute cette culture de droite qu’elle méprisait…
Jean nous accueillit à bras ouvert, nos chambres étaient faites. Il annonça à Matteo que des hérons garde-bœufs avaient élu domicile dans les prés alentours : on les voyait perchés sur les arbres le long de la rivière ou accompagnant les vaches de la voisine. Matteo saisit ses jumelles et on ne le revit plus jusqu’au déjeuner.
Jean était parti au bord de la rivière faucher un coin de prairie pour que nous puissions pique-niquer. J’avais saisi un livre au hasard, ‘Le jour où l’État du Vatican remporta la coupe du monde de football’, quand j’entendis claquer deux portes à la suite, signe certain que Quitterie était énervée. « Réginald ! C’est odieux ! » dit-elle en entrant dans le salon. « Viens voir les toilettes ! » Je la suivis. « Regarde », me dit-elle en désignant l’objet de son courroux. Alignés au-dessus de la cuvette, plusieurs livres présentaient leurs dos, un rouleau de papier hygiénique servant de serre-livres : ‘Et si on arrêtait les conneries’, de Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, ‘Pour la génération qui vient’, de Benoit Hamon, ‘Jours de pouvoir’, de Bruno Le Maire… « Là ! » désigna Quitterie : ‘Ma plus belle histoire, C’EST VOUS’, de Ségolène Royal. « Ségolène ! Aux ch****es ! Et Hillary à côté d’elle ! »
Jean, remonté de la rivière, avait surgi derrière nous, guidé par les éclats de voix. « Ah, vous êtes tombés sur les laxatifs », dit-il en riant. « Il faudra que vous me disiez lequel vous réussit le mieux, Quitterie, hein ? » Puis il plongea dans la souillarde en jurant qu’on allait adorer son pâté de sanglier. Les vacances allaient peut-être être tendues.

LES MOGETTES ET LES GENDARMESDepuis que nous avons scellé notre amitié autour des œufs de vache, Albert se confie plus v...
22/11/2020

LES MOGETTES ET LES GENDARMES
Depuis que nous avons scellé notre amitié autour des œufs de vache, Albert se confie plus volontiers à nous.
– Vous savez, Réginald, au début, je vous trouvais bien Parisiens, à vous voir tout ébahis en permanence. Et Quitterie, sauf votre respect, on sent qu'elle regarde le monde avec des idées un peu toutes faites, non ?
Je protestais mollement. Une heure plus tôt, Quitterie était au téléphone avec la Fédération de la Libre pensée du coin. Elle avait repéré un calvaire au fond de la propriété de Jean et se demandait s'il était situé sur l'espace public. Je sentais que Cerise déplorant l'absence de messe à Noël avait été la goutte faisant déborder le vase.
– Tu te rends compte ! Réclamer une messe à Noël ! Alors que nous avons déjà acheté les cadeaux ! Ils n'auront qu'à célébrer Noël à Pâques, quand la seconde vague sera échouée !
– Oui, enfin, bon… avais-je opposé. Tu comprends que ce serait bizarre de fêter la naissance du Christ le jour de sa mort, non ?
– Mais ça n'a plus rien de catholique, ces fêtes !
– Ben quand même, si, un peu… Tiens, ça me rappelle une nouvelle de Marcel Aymé, 'La Carte', où il imagine que le gouvernement rationne les jours des Français, les plus utiles disposant de 30 jours par mois, les oisifs et les inutiles – les non-essentiels, comme dirait Castex – ne disposant, eux, que de quelques jours. Les vieillards n'ont droit qu'à une semaine, par exemple, et –
– Je ne vois pas où tu veux en venir ? Et depuis quand lis-tu des auteurs d'extrême-droite ?! Tu l'as trouvé dans la bibliothèque de Jean, hein !
– Je voulais dire que c'est fascinant cette manière d'expliquer qu'on fêtera Noël au printemps, de croire qu'on maîtrise le temps, et –
– Pas de messe ! Nous n'aurons pas besoin de nous geler dans l'église de ta mère !
Et Quitterie était partie téléphoner aux libres penseurs, dont la fière et moderne devise est "Ni dieu, ni maître, à bas la calotte et Vive la Sociale !" *
Albert, lui, tout en partageant généreusement la gnôle qu'il avait apportée ("Je ne bois pas seul, et comme vous êtes là, hein ? Je la fais bouillir du côte de Z**, c'est une dame charmante"), me rappelait en riant notre premier confinement et nos bévues. Et il me racontait sa manière bien à lui de rappeler aux gens importants que les petits existent.
– Alors ils avaient décidé de supprimer la messe à l'Ehpad, ces bons à rien. Alors que pour les pensionnaires, eh bien, c'est un repère, c'est une occupation, et même un besoin. Alors j'ai appelé l'évêché et j'ai demandé à parler à l'évêque. Et je lui ai dit : Bonjour Monseigneur. Et je lui ai expliqué. Et il a dit qu'il fallait que les gens de l'Ehpad aient une messe. Et il a demandé aux gens de l'abbaye d'y aller. Et maintenant les pensionnaires on une messe. Faut pas se laisser faire, Réginald, ou les grands écrasent les petits.
– Quitterie aurait pu dire ça…
– Ouais, Quitterie, sauf votre respect, elle parle, mais elle fait quoi ? J'ai une nièce qui est comme ça, on en parle parfois avec Monsieur Jean. "Albert, elle cause Fraternité et s'énerve, mais c'est tout ce qu'elle fait. Quand il s'agit d'aider la voisine à aller au marché, qui l'emmène ?" Enfin bon. Et puis il n'y a pas que l'évêché, hein ! J'ai appelé la gendarmerie, je voulais aller chasser. Le gendarme m'a répondu "Je sais pas comment on fait". Alors je lui ai dit, "Ben alors, si vous ne savez pas, comment allez-vous faire pour me verbaliser ?" Ah les cons ! Et j'ai appelé la préfecture. Une dame charmante m'a renseigné.
La bouteille de gnôle avait fini par rendre les armes. Le crépuscule était passé. Cerise avait glissé une tête dans le salon pour nous montrer ses dessins. Albert me parlait de son cousin Robert, grand chasseur, qui chassait sans attestation et flairait les gendarmes de loin. Quitterie vint nous retrouver.
– On parlait de Robert, lui dis-je, pour expliquer nos visages réjouis. La gnôle nous avait oints de sa fraternité sans ambiguïté.
– De roberts ?! Et bien, bravo ! Les hommes ! Dès qu'on les laisse entre eux !…
– Vous connaissez Robert, demanda Albert, étonné ?
Le quiproquo se dissipa lentement.
– Je vais me préparer un mojito pour me mettre un peu au diapason, Matteo a trouvé de la menthe près de la rivière. Voulez-vous goûter un mojito, Albert ?
– Je connais les mogettes… dit Albert, dubitatif.
La soirée s'annonçait longue.

*Authentique. Voir le portail de la Fédération nationale de la libre pensée. Cette information est garantie exacte par des vérificateurs indépendants.
** Pas question que je dénonce le bouilleur.

LES ŒUFS DE VACHEAujourd'hui, nous sommes allés rendre visite à Albert. Cerise voulait revoir les lapins, Mattéo espérai...
07/11/2020

LES ŒUFS DE VACHE
Aujourd'hui, nous sommes allés rendre visite à Albert. Cerise voulait revoir les lapins, Mattéo espérait qu'Albert lui montrerait quelques terriers, je pensais qu'il était de bon ton que nous finissions par nous rencontrer autre part qu'au milieu du chemin. Quitterie était assez excitée à l'idée de découvrir une façon de vivre authentique depuis qu'elle avait compris que la ferme d'Albert était dans leur famille depuis de deux siècles.
– C'est émouvant, je suis sûr qu'on va se retrouver en plein George Sand ! Les anciens sont très conservateurs, imagine, ça doit être un vrai conservatoire façon Musée des Arts et Traditions Populaires, avec des faux, un lit clos, des moules à beurre…
– Tu es allée au Musée des ATP, lui demandé-je, surpris ?
– Mon père nous y a emmenés trois fois, on habitait juste de l'autre côté du bois de Boulogne. C'est là que, pour la première fois, j'ai senti vibrer l'âme du Peuple.
Nous sommes donc allés vérifier que ça vibrait bien chez Albert, dont Quitterie n'apprécie pas les opinions, qui touchent en effet souvent au réactionnaire, mais dont elle apprécie "l'authenticité un peu rustique". Je lui avais demandé de préparer un gâteau pour remercier Albert de ses légumes. Elle a décidé d'y joindre en plus une bouteille de Jean.
La ferme était à plus d'un kilomètre de la maison, par la route, mais nous avons coupé à travers les pâtures (il s'est avéré que c'était des champs… Albert nous a indiqué un autre chemin pour rentrer).
Pendant que les enfants regardaient la basse-cour, Albert nous recevait dans la salle, au mobilier très années 1980, sans le moindre joug de bœuf pendu aux murs.
Quitterie était déçue. Elle lui demanda de voir la cuisine, qu'elle espérait dallée, avec une vraie table de ferme épaisse et trapue, des cuivres rougeoyant sur les murs. Las, c'était du formica, un peu passé…
– Mais où sont tous vos ustensiles, Albert ?
– Ben dame, dans les tiroirs…
–Je veux dire, les moules à beurre, les bassines à confiture, le moulin à café mécanique…
Je sentais Quitterie prête à se satisfaire d'une cafetière Moka année 50.
– Oh, mais il y a rien de tout ça, ici ! dit Albert en souriant. On s'équipe en moderne ! J'ai les capsules pour le café, une cocotte minute, et je prends les confitures chez Leclerc, c'est moins de tracas, surtout que je suis seul à en manger…
Quitterie découvrit peu à peu la vérité : tous les trente ou quarante ans, une ménagère décidée bazardait les vieilleries et réclamait du neuf, du propre, du joli et du facile d'entretien cependant que les hommes ne fauchaient plus, s'équipaient en trayeuses électriques et vendaient le lait à la coopérative.
Dans la cour, sous une glycine, un tas informe de lattes était ce qui restait d'une baratte, nous dit Albert, qui cherchait de l'authentique rustique parisien pour complaire à Quitterie. Il avait acheté sa houe trois ans auparavant à l'Espace émeraude et traitait les limaces avec des granulés chimiques.
Cerise vint nous voir en courant.
– Il y a des œufs de vache !
– Pardon ?
– Des œufs de vache ! C'est Mattéo qui me l'a dit ! Viens voir !
Nous sommes allés à la stabulation. D'énormes ballots verts ou parmes étaient entassés.
– Af, c'est l'ensilage, dit Albert, le visage plissé de rire.
Cerise ne l'avait pas entendu et continuait à dévider sa science neuve, les yeux écarquillés de plaisir. Nous l'écoutions tout en regardant Mattéo, qui finissait par se sentir gêné devant une plaisanterie qui marchait trop bien.
– Alors les vaches pondent leurs œufs en grappe, comme les grenouilles, c'est Mattéo qui m'a expliqué.
– Il a dû lire ça dans la Hulote, a dit Quitterie, d'un air pénétré.
– Et les œufs violet pâle, c'est des vaches Milka ? ai-je demandé.
–Mais naaaan ! C'est un œuf qui est plus mûr que les autres ! Dis, Albert, quand est-ce qu'ils vont éclore ?
Albert regarda Cerise, Mattéo, Quitterie et moi.
Mattéo le regardait en retour, déjà résigné et se demandant comment consoler Cerise.
– À Pâques, finit par dire Albert, doucement. Les œufs de vache éclosent à Pâques. On fait du chocolat avec le premier lait.
– À Pâques, soupira Cerise. C'est loin…
– Oui, dit Albert. Il faudra revenir, ajouta-t-il en nous regardant encore, en souriant.
Et Quitterie ne regrettait plus du tout ses jougs, ses faux, ses moules, ses fléaux et ses paniers.

La maison était à nous mais tout n'était pas parfait. J'avais appris à maîtriser Zoom, Teams, Google Meet et Skype entre...
03/11/2020

La maison était à nous mais tout n'était pas parfait. J'avais appris à maîtriser Zoom, Teams, Google Meet et Skype entreprise, Jean avait installé la 4G ("les enfants ne voulaient plus venir sans ça, que veux-tu"), mais beaucoup de mes clients étaient restés parisiens et trouvaient saugrenu notre départ.
Aucun d'entre eux, cela dit, n'était resté par civisme mal placé ou crainte du qu'en-dira-t-on : ils étaient simplement exaspérés par les ordres, contrordres, atermoiements, annonces, aménagements et autres palinodies gouvernementales, donc ils restaient et résistaient à leur manière en continuant à prendre le métro et en n'ouvrant pas large les vannes du télétravail. Nos visio en étaient moins détendues.
Au fait, c'est Jean qui emploie tout le temps 'palinodies', c'est un joli mot, que nous avons tous adoptés.
Par exemple, dès que Quitterie dit "Tant p*s, on va manger des surgelés" ou "Franchement, tout ce vert, ça m'écœure" ou "Mais nom d'un chien, quelle pièce n'a PAS son crucifix, dans cette baraque ?!", Cerise me demande "C'est une palinodie, ça, papa ? Parce que maman dit le contraire, d'habitude".
Je lui réponds, parfois, que c'est bien une palinodie ; Quitterie me foudroie du regard ; j'ajoute alors que 'palinodie' est une chose complexe, comme la pensée de Bruno Le Maire, et qu'il faut manier les choses complexes avec précaution. Mais Cerise aime les mots rares…
Ce qui nous chagrinait surtout, c'était que le cabinet du rez-de-chaussée avait été détruit. Il fallait monter pour – bref. Mattéo et moi, avec insouciance, fréquentions les abords, ayant repéré les troncs et les haies favorables. Quitterie m'a fait remarquer que nous exercions notre privilège de mâle, et qu'elle n'entendait pas que Mattéo soit ainsi élevé dans l'exercice de ses privilèges de jeune mâle blanc riche en bonne santé.
– Passe encore qu'il se soulage une fois de temps en temps, mais je refuse que ce soit systématique.
– Mais enfin, chérie, le muret est à deux pas…
– C'est une question de principe ! Il doit se rendre compte que d'autres n'ont pas cette liberté et il doit en concevoir de la honte ! Comme nous qui avons honte de tout ce que nous sommes ! Il doit renoncer à aller p*sser dans le jardin !
– Oui, enfin, bon, commencé-je. Et d'une, nous avons honte de tout, certes, mais nous n'avons renoncé à rien, hein…
– L'essentiel est d'avoir honte ! Cette honte nous préserve de j***r vraiment de nos privilèges. Une fois que nous les dédaignons, nous pouvons en j***r avec ironie et distanciation.
– C'est pratique… Un peu sophiste, mais pratique, je n'y avais pas songé, je me contentais d'un vague malaise, je vais remplacer ça par de la distanciation, c'est beaucoup plus confortable, dans la pratique ! Bon, et de deux, pourquoi Cerise et toi ne profiteriez pas de cette liberté que –
– Quoi ?!
Je compris que Quitterie ne se risquerait pas à palinodier ce coup-ci. Mais j'obtins que Mattéo se fasse simplement sermonner sans pour autant qu'elle l'oblige à renoncer à la nature. "Pédagogie de la bienveillance", lui sussuré-je alors qu'elle appelait Mattéo.
Albert nous avait apporté une énorme citrouille.
– On va fêter Halloween ! a dit Cerise.
– Hein ? a répondu Albert.
– Oui, on va la découper, mettre une bougie dedans et faire le tour des voisins !
J'ai commencé à expliquer ce qu'était Halloween à Albert
– Je sais bien, Réginald, on voit leurs foutues décorations au Leclerc depuis dix ans au moins ! Ce truc dAméricains pour nous vendre leurs trucs hideux, je vous jure, alors que plus personne ne vient à la Saint-Jean pour le feu… Mais c'est toute notre civilisation qui part en javelle !
– En Javel ? a dit Cerise.
– Oui, c'est une brassée d'ép*s, qui tombent en désordre – mais c'est pas le sujet. Petite, cette citrouille, c'est pour faire de la soupe, de la tarte, de la confiture. Pas pour lui planer une bougie dans le – enfin, bref, faut pas gâcher ! Et puis y a pas de voisins à côté, à part moi et puis tu n'as pas le droit de t'éloigner de plus d'un kilomètre, à cause de ces bons dieux de drôles du gouvernement !
Cerise était au bord des larmes. Quitterie, suffoquée, ne savait pas par quel bout attaquer : lui reprocher son catholicisme identitaire (elle ne se sentait pas bien placée), ordonner à sa fille de se lancer sans attestation sur des routes inconnues parcoures de gendarmes et de sangliers féroces juste pour ne pas obéir à une injonction patriarcale, défendre Halloween alors que cela participe à l'américanisation des mœurs mais pas dans un sens progressiste – et ce truc est à la limite de l'appropriation culturelle, lui avais-je fait valoir l'année précédente.
Albert a senti le malaise et a proposé que Cerise vienne chercher chez lui des betteraves un peu passées, qu'on pourrait découper et vider au couteau, comme il faisait quand il était petit, et elle verrait les lapins ?
Et quand Cerise est revenue, ravie, avec la betterave illuminée, qu'elle tenait au bout d'un fil de fer, et des noix cassées couvertes de caramel, nous avons conclu qu'Albert était vraiment un type bien.

Nous sommes arrivés chez Jean en début d'après-midi. Il était reparti s'occuper de ses parents et sa maison était à nouv...
01/11/2020

Nous sommes arrivés chez Jean en début d'après-midi. Il était reparti s'occuper de ses parents et sa maison était à nouveau vide.
Nous n'avions pas voulu quitter Paris, dans un premier temps. Les cours des enfants, le business, notre sens citoyen, mais oui, tout nous avait incités à rester. Et aussi le souvenir cuisant des Larobellière racontant, en juin, chez les Chapuis, leur confinement parisien et recevant, visiblement, un bien meilleur accueil que nous avec nos histoires de culs-terreux.
– Évidemment, m'avait dit Quitterie, quand on a 350 mètres carrés dans le Faubourg avec un jardin en copropriété, on peut se la péter 'nous n'avons pas fui'. Ils ont même offert une chambre à leur Vietnamienne pour qu'elle reste cloitrée avec eux ! Philistins ! Bourgeois !
Mais vendredi, en regardant la file qui s'allongeait devant G. Detou, chez qui nous voulions acheter des brisures de marrons glacés en prévision d'un cake de Noël épatant dont Quitterie a le secret, et samedi matin, en comprenant que la Fnac allait fermer, et samedi après-midi, en supputant que le confinement allait durer jusqu'à Noël, nous avons flanché.
Jean nous avait remis sa maison à disposition, "J'ai refait les niveaux, alcool, mauvais livres et cochonnailles, vous serez comme des coqs en pâte, et il y a de la farine bio pour Quitterie."
Mais comment quitter Paris ?
Quitterie a eu une idée de génie.
– Nous allons aller à la messe.
– Chouette, a dit Cerise. C'est la Toussaint, c'est une jolie fête.
– Comment sais-tu ça, lui a demandé Quitterie, soupçonneuse.
– C'est Mahault, en classe, elle me raconte son caté…
– Ça devient n'importe quoi, ce cours, s'est agacé Quitterie. Je vais demander un rendez-vous au directeur.
– C'est une école libre catholique, lui ai-je fait remarquer.
– Ce n'est pas une raison !
– Oui, enfin, bon, ai-je fait valoir.
– Bref, nous allons aller à la messe.
Quitterie avait calculé qu'en partant de Paris vers huit heures, et en prétendant aller à chaque fois à la messe de 8h30, 9h, 9h30, 10h, etc., nous pourrions rejoindre la maison de Jean en empruntant un chemin un peu tortueux, certes, mais sûr, puisque la république avait assez scandaleusement décidé de laisser les catholiques fêter leurs saints tout en privant les Parisiens de théâtre.
L'itinéraire avait été un peu délicat à calculer car il n'y avait pas autant de messes que Quitterie ne l'avait escompté. Il paraît qu'entre la désaffection des catholiques et le manque de prêtres, dont certains ont en charge jusqu'à trente ou quarante paroisses, la messe du dimanche est une coutume en voie de disparition. Nous n'avons pas résisté à la curiosité et avons attrapé un bout de messe à Montreuil-le-Chétif ou à Fresnay-sur-Sarthe, je ne sais plus.
Nous avons eu droit au sermon : "Alors, oui : ma joie est salie. Je le dis simplement parce qu’il faut que cela sorte. J’ai mal parce qu’autour du petit Selli que j’ai baptisé hier après-midi il n’y avait que cinq personnes, alors que le baptême, c’est l’entrée officielle dans l’Eglise et que, d’habitude, la famille se presse en nombre autour de l’enfant. Je souffre parce que les personnes âgées en EHPAD vont à nouveau être privées des sacrements. Et cela va être le cas des catholiques à travers la France : la Messe publique a été interdite… mais pas la fréquentation des transports en commun ou des supermarchés. J’ai mal parce que je ne vois pas la cohérence de ces décisions. Voilà, c’est dit !"
– Mais quel culot ! a dit Quitterie. Critiquer le gouvernement ! Quel séditieux !
– Nous, on est en train de l'arnaquer, ai-je fait valoir.
– Ça n'a rien à voir !
Nous sommes donc repartis.
Chez Jean, tout était en place. Une terrine de sangler nous attendait dans le réfrigérateur, le dernier tome d'Astrid Bromure dans la chambre des enfants et dans la nôtre le deuxième volume de 'La Mémoire des paysans', chaudement recommandé par Jean : "Tu verras, l'hiver sous Louis XIV, c'est autre chose que de faire la queue dans ton bar à pains, comme tu appelle ta boulangerie. Terrible ! Ça devrait vous rendre philosophes. J'ai prévenu Albert, je pense qu'il vous apportera des légumes."
Dehors, la vigne vierge était superbe et Mattéo s'était déjà emparé d'un numéro de La Hulotte. Je pensais à Albert qui allait bientôt nous apporter je ne sais quoi, panais ou navets.
J'étais heureux.

Adresse

La Chistera
Saint-Jean-Pied-de-Port

Site Web

Notifications

Soyez le premier à savoir et laissez-nous vous envoyer un courriel lorsque Confinés, les aventures de Réginald et Quitterie publie des nouvelles et des promotions. Votre adresse e-mail ne sera pas utilisée à d'autres fins, et vous pouvez vous désabonner à tout moment.

Partager