24/03/2026
À l’approche de Pâques, le Théâtre des Champs-Élysées propose son Festival sacré du 26 mars au 8 avril.
Comment l’Esprit souffle-t-il au travers de la création sonore ?
« Cet univers de sons, doux et sombre à la fois,/Écho du Dieu caché dont le monde est la voix ? » Une fois encore, Victor Hugo parvient en quelques mots à ouvrir un océan de sens et de sensations. Dans Les Rayons et les Ombres, il loue Palestrina (1525-1594), compositeur et maître de chapelle à Saint-Pierre de Rome, révéré par un XIXe siècle avide d’un retour aux sources de la musique religieuse occidentale. Près de deux siècles ont passé mais, dans les églises comme dans les auditoriums, les œuvres sacrées résonnent en ce temps pascal.
Ainsi, le Théâtre des Champs-Élysées (TCE), à Paris, rassemble sous la bannière de son Festival sacré un florilège de partitions fameuses ou moins attendues. « Je suis persuadé qu’à notre époque, les lieux de musique sont des sanctuaires qui nous invitent à vivre en commun une émotion esthétique, une expérience du temps et, surtout, à retrouver un bien perdu, la concentration », plaide Baptiste Charroing, directeur général du TCE. Qu’il s’agisse des Passions de Bach, du Requiem de Mozart ou d’une traversée interreligieuse de la Méditerranée arabe, juive et chrétienne de Jérusalem à Cordou, imaginée par le chef Jean-Christophe Spinosi, « le public vit le moment du concert comme une oasis et le concert sacré comme une oasis dans l’oasis », poursuit Baptiste Charroing.
Au-delà de la mise en musique de textes empruntés aux Écritures (psaumes, Évangiles…), soutenant la liturgie (messes, Stabat Mater, Requiem…) ou témoignant de la spiritualité du fidèle (oratorios, prières, hymnes…), peut-on identifier des « ingrédients » sonores propres à l’expression sacrée ? « Même si l’Église fut longtemps un commanditaire majeur auprès des compositeurs, leur musique va au-delà de la mission fonctionnelle lors des célébrations religieuses, rappelle le musicologue et assomptionniste Sylvain Gasser. La musique sacrée nous élève, nous porte haut, parfois jusqu’à la transe, exprime les grandes énigmes que sont l’amour, la détresse, la finitude… »
Du sobre plain-chant grégorien aux éclats du Te Deum pour Notre-Dame créé en 2024 par Thierry Escaich, en passant par les Vêpres de Monteverdi, Le Messie de Haendel et les Requiem de Verdi ou de Fauré, que de paysages et climats divers, opposés parfois ! « On décèle toutefois des éléments fondateurs, analyse le claveciniste et chef d’orchestre Leonardo Garcia-Alarcon, également auteur d’une Passione di Gesu. Les partitions sacrées ont recours aux notes longues, étirées, appelant à la méditation, en référence au “cantus firmus”, cette mélodie de base du chant religieux au Moyen Âge et à la Renaissance. » Solitaire ou se détachant d’une trame plus rapide et ornée, la valeur longue suspend le temps, exerce un « charme », tel celui de la lyre d’Orphée ouvrant les portes des Enfers…
« Dans leurs partitions sacrées, les compositeurs convoquent souvent des instruments du passé, associés à une antiquité rêvée, décrypte encore Leonardo Garcia-Alarcon. Une désuétude poétique et mystique revendiquée, les timbres d’hier gardant la mémoire d’une foi originelle. Ainsi dans son Requiem, Mozart confie au cor de basset et au trombone l’évocation des chapelles anciennes. » La Passione di Gesu de Leonardo Garcia-Alarcon fait, elle, appel au bandonéon, « ce petit frère de l’orgue, instrument sacré par excellence, acculturé par les marins venus d’Allemagne dans les cabarets de Buenos Aires ».
Dans le tendre souvenir « des processions des rogations » et de « la voix des paysans qui psalmodiaient les litanies des saints », Hector Berlioz, même distant de la religion de son enfance, revit la magie des cortèges pieux, approchant, passant, avant de s’éloigner… Il s’en souviendra dans sa Messe solennelle ou son Requiem, mais aussi dans la marche des pèlerins de Harold en Italie, les psalmodies pleurant la mort de Juliette (Roméo et Juliette) ou les terreurs de la course à l’abîme de Faust (La Damnation de Faust).
La voix humaine, vecteur immédiat des affects qui va du cœur au cœur, joue un rôle fondamental dans l’expression du divin. « L’ange soldat, milicien de Dieu que l’on trouve dans l’Apocalypse, reprend Sylvain Gasser, deviendra chantre de la louange divine. Au risque de glisser dans un climat asexué et mièvre, le chant angélique, souvent confié aux voix enfantines aiguës et dépourvues de vibrato, semble descendu du ciel et fait planer notre oreille au sens propre du terme. »
Au côté de ces cohortes célestes, d’autres voix, plus charnelles, se font entendre. Celle du ténor, tel l’Évangéliste de Bach, en lien avec l’assemblée croyante, tandis que le timbre du Christ incarné est souvent celui, plus « naturel », du baryton. « Il s’agit de s’adresser directement à l’auditeur, pétri de culture et de pratique religieuses, remarque le violoniste et chef d’orchestre Julien Chauvin, à propos de La Création de Joseph Haydn qu’il dirigera au Théâtre des Champs-Élysées. Dans un souci profondément narratif, Haydn offre aux voix chorales les textes solennels de louange et de dévotion communautaires, tandis que les solistes apparaissent comme des personnages beaucoup plus humbles, d’une simplicité, voire d’une ingénuité touchante. »
Émerveillé par « cette Création sans aucune redite, où chaque pensée est essentielle », Julien Chauvin insiste sur « la dimension festive de la musique sacrée au XVIIIe siècle. Même dans son Stabat Mater, aux paroles pourtant si douloureuses, Pergolèse invite des rythmes de danse et des vocalises comme on en entendait à l’opéra ! ». Dans un jeu d’influences fécondes, compositions sacrées et profanes se nourrissent les unes des autres. Oserait-on affirmer alors que toute musique est sacrée ? Le mélomane contemporain se souvient de deux créateurs qui ont parfaitement assumé la nature divine de leur art. Le plus proche de nous est l’organiste et compositeur Olivier Messiaen dont l’œuvre entière est « un acte de foi ». Quant à Jean-Sébastien Bach, il est le digne fidèle du réformateur Martin Luther qui, en 1538, écrivait : « J’aimerais sans nul doute, de tout mon cœur, louer et recommander à tous ce don divin et très éminent qu’est la musique. »
Emmanuelle Giuliani
https://kiosque.la-croix.com/liseuse/?epub=https://kiosque.la-croix.com/ccidist-ws/bayard/la_croix/issues/3822/ #/pages/16