20/07/2018
Jeudi 5 juillet 2018
Centre de secours Landon, quai de Valmy, Paris 10e arrondissement
Hommage au lieutenant Nicolas MAIGNAN, décédé en opération, il y a 20 ans
Discours du Chef d’Etat-major de la BSPP
Ils étaient jeunes.
Ils étaient jeunes et ils étaient les joyeux occupants de cette caserne mythique de Landon – l’expression Vieux-Landon n’existait pas. La caserne surplombait les voies de la gare de l’Est. 18 familles logées, une centaine de pompiers, aucune féminine, quelques appelés du contingent, un service mensuel de 15 gardes et 2 réserves, un DN, un Camion d’Accompagnement, 2 Premiers Secours Relevage, une Camionnette de Désincarcération et d’Eclairage, une Camionnette de réserve d’air comprimé et environ 13 000 départs annuels sur Landon, bref, la vie les gâtait.
Ils étaient jeunes et ne connaissaient pas Internet et les téléphones portables. Mais il n’y avait pas de problèmes de communication : la voix de stentor de l’adjudant de compagnie, l’adjudant-chef James résonnait dans la cour de la caserne et tout le monde était averti.
Ils étaient jeunes et les repas étaient ponctués de bons mots, d’éclats de rire et surtout de départs en intervention car les PSR de l’époque décalaient quasiment autant que les VSAV d’aujourd’hui. Le mercredi, c’était steack-frites et souvent l’occasion d’inviter les « relations publiques ». Les WE de printemps et d’été, un barbecue était organisé dans la cour et les familles qui le désiraient déjeunaient avec la garde, dans une ambiance bon enfant.
Ils étaient jeunes et la vie leur était douce : dès les beaux jours, à la sortie de l’école, leurs enfants jouaient dans la cour du CS, sous l’œil attentif des mamans, qui s’asseyaient sur deux bancs à l’ombre du petit saule, planté au milieu du bassin. Une fois, en hiver, le bassin fut vidé, et une vaste campagne de dératisation permit de tuer, au moyen de pelles, une bonne quarantaine d’énormes rongeurs qui gisaient sur le bitume comme autant de trophées.
Ils étaient jeunes et le sport les passionnait ; à partir de l’été, la cour était transformée en terrain de volley-ball et les ballons venaient régulièrement se fracasser sur les voitures stationnées. Pour la coupe du monde de 1998, qui avait lieu en France, Antoine Joachim avait obtenu le prêt d’un énorme écran télé installé au foyer. Après les victoires de l’équipe de France en quart, demi et finale, ils avaient fait le tour du quartier en convoi, avec gyrophare et deux-tons, emmenant les épouses ou petites amies sur le parc échelle à travers les rues du X° arrondissement, acclamés par les habitants et les nombreux supporters du monde entier. Si le chef de corps l’avait appris, il y aurait eu des sanctions mais il n’y avait pas de réseaux sociaux à l’époque et l’absence d’images leur offrait une grande liberté.
Ils étaient jeunes et leurs nuits étaient courtes car le secteur de Landon ne dort jamais complètement. Dans une compagnie hautement opérationnelle comme la 10, le BOT (PVO) était le lieu naturel de rassemblement, de discussion jusqu’à t**d dans la nuit, bref, jusqu’à l’intervention du capitaine qui, de son appartement situé juste au-dessus, exigeait le silence.
Ils étaient jeunes et le quartier les appréciait : les commerçants du quartier les aidaient pour la tombola – dont certains billets gagnants étaient judicieusement attribués aux personnels du corps. La foule était nombreuse lors du bal du 14 juillet où Catherine Ringer, des Rita Mitsouko, poussait la chansonnette. Cette confiance avec le voisinage était telle qu’une fois, un nouveau-né fut abandonné par sa maman dans une boîte de chaussure posée devant l’entrée de la caserne.
Ils étaient jeunes et, si Landon était le navire amiral de la compagnie, les deux centres de secours Bitche et Pantin participaient activement à la vie de l’unité. Tous les dimanches matin, RDV était pris porte de Pantin pour des parties de foot entre les différents CS. A l’occasion de la journée des partants, au mois de juin, des joutes nautiques étaient organisées au bassin de la Villette, devant Bitche et chaque centre de secours devait armer un ou plusieurs radeaux. Ils finissaient tous trempés et heureux.
Ils avaient entre vingt et trente-cinq ans et ils étaient enivrés de leur jeunesse, grisés par cette belle amitié qui se décuplait pour ces hommes d’action et de dévouement, au quotidien autant aléatoire qu’extraordinaire.
Ils étaient jeunes, humbles serviteurs des plus fragiles, bons Samaritains des quartiers difficiles et à ce titre, ils n’étaient pas irresponsables et insouciants. En effet, ils côtoyaient plus souvent que d’autres la souffrance, souffrance des requérants du secteur mais également souffrance des leurs puisque la 10 perdit à l’époque, le caporal-chef Christophe Lanneuw en juillet 1997 et le lieutenant Nicolas Maignan en juillet 1998, Nicolas qui figure sur la liste grave et héroïque des morts au feu et à qui nous rendons spécialement hommage aujourd’hui.
Ils étaient jeunes, nous étions jeunes et nous avions le privilège de servir à la 10° compagnie, cette magnifique compagnie qui écrit la grande Histoire d’Honneur et de Gloire de la Brigade, cette grande Histoire faite de mille petites histoires de courage, de dévouement et d’abnégation.
Aussi, vingt ans après, avec humilité et reconnaissance, en ayant une affectueuse pensée pour nos morts, nous nous inclinons devant le fanion de la 10 et nous pouvons dire « honneur et respect à la 10° compagnie de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris ».