13/06/2023
COMMENT GÉRER SA COLÈRE À PARTIR DES ENSEIGNEMENTS SOUFIS
بِسْمِ ٱللَّٰهِ ٱلرَّحْمَٰنِ ٱلرَّحِيمِ
Je suis au milieu d’une réunion de travail où je dois m’exprimer dans une langue qui n’est pas la mienne, ce qui fait que j’ai toujours du mal à parler et à exprimer mes pensées de manière complète et précise. Mais, trouvant le courage nécessaire, je finis par donner mon avis. Parmi mes collègues, il y en a un qui affiche, avec un petit sourire, un certain mépris envers ma difficulté à m’exprimer, et à ce moment-là surgit en moi une colère intérieure, source de deux situations émotionnelles consécutives.
La première situation émotionnelle rend mes bras faibles et lourds. A l’intérieur de moi-même, dans mon esprit, apparaît une image de moi dans un coin. J’interprète et traite ces sentiments en me disant que je suis humilié et incompris.
La situation émotionnelle suivante me fait ressentir une chaleur dans la poitrine et sur le visage, ainsi qu’une certaine rigidité dans l’ensemble de mon corps. C’est comme si je percevais l’image d’un poing qui écrase une b***e sur le sol. J’interprète cette situation comme le besoin de me venger de toutes mes forces de ce qui m’a été fait.
Il convient maintenant de se poser ces deux questions, l’une théorique, l’autre pratique :
1) Comment puis-je comprendre mes émotions dans le cadre du soufisme, au-delà de la psychologie ?
2) Comment puis-je gérer à cette situation émotionnelle à partir des outils du soufisme ?
Mais avant, mettons au clair trois choses.
Premièrement, l’approche soufie n’est pas spéculative et intellectualiste, traitant le problème d’une façon abstraite et exposant par exemple le jugement d’Allah sur une telle situation émotionnelle. Ce qui nous importe plutôt, c’est la façon dont on peut intégrer nos émotions dans une expérience existentielle de la présence d’Allah. C’est pourquoi, dans son Tafsīr, Cheikh Ibrāhīm Niasse (RAA) commente le verset « Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que cela [le Coran] est la vérité. Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute chose ? » (Cor 41:53), en soulignant qu’il est plus noble et plus approprié de chercher les signes d’Allāh en nous-mêmes plutôt qu’à l’extérieur.
Deuxièmement, le terme arabe « ḥāl » (pl. « aḥwāl »), qui peut signifier « état », peut se traduire plus particulièrement par « état émotionnel », mais également par « situation », comme le souligne Cheikh Mahi Cissé dans plusieurs de ses enseignements. Le mot « situation » a l’avantage de comporter l’idée de quelque chose de transitoire et de changeant, par opposition au « maqām », qui est traduit en général par « station » et qui est associé à la notion de quelque chose de statique et d’immuable.
Troisièmement, la réalité est composée de différents degrés hiérarchisés qui vont de ce qui est le plus réel à ce qui possède le moins de réalité. Par exemple, la vie dernière est plus réelle que la vie d’ici-bas, car elle est plus stable et plus durable. La réalité se déploie en différents niveaux selon la doctrine des degrés multiples de l’Être (marātib al-wujūd). D’après les enseignements soufis traditionnels, on distingue cinq degrés de l’Être (macrocosme), auxquels correspondent cinq degrés de réalité dans l’homme (microcosme) :
Degrés de l’être Degrés de réalité en l’homme
Hāhūt – Essence Divine Sirr – Secret
Lāhūt – Noms Divins Rūḥ – Ésprit
Jabarūt – Monde intelligible ʿAql – Intellect
Malakūt – Monde imaginal Qalb – Coeur
Mulk – Monde matériel Nafs – Ego
Tentons maintenant de répondre à nos questions : comment puis-je comprendre mes émotions dans le cadre du soufisme, au-delà de la psychologie ?
Rappelons que dans un premier temps, je ressentais une sensation de faiblesse dans mes bras. C’est la première sensation perçue par mon corps dans le monde matériel (Mulk). Puis j’ai eu à l’intérieur de moi, la vision de moi-même étant faible, dans un coin, ce qui correspond à un vécu dans le monde imaginal (Malakūt). Finalement, je me suis senti humilié, ce qui renvoie au monde intelligible (Jabarūt). Mais tout cela n’est rien d’autre que l’effet de la manifestation du Nom Divin « al-Muḏill » (Celui qui rabaisse et humilie) à partir du monde des Noms Divins (Lāhūt).
Rappelons aussi que dans un deuxième temps, la colère se réveille en moi. J’ai ressenti une brûlure dans la poitrine et le visage, ainsi qu’une certaine rigidité dans le corps, c’est-à-dire dans le monde matériel (Mulk). J’ai intérieurement perçu une main géante en train d’écraser un b***e, ce qui correspond au monde imaginal (Malakūt). Finalement, j’ai pensé à ce que je pouvais dire pour faire cesser cette situation et retrouver ma puissance, ou même me venger, ce qui renvoie au monde intelligible (Jabarūt). Mais tout cela n’est rien d’autre que l’effet de la manifestation du Nom Divin « al-Qahhār » (le Tout-dominateur), ou même « al-Muntaqīm » (le Vengeur).
En dernière instance, ce sont toujours des Noms Divins qui se manifestent dans toute chose, même mes émotions. Dans ce cas, ils recouvrent de leur présence mon être d’une façon déséquilibrée qui vient saper la manifestation de l’Essence dans son harmonie et sa plénitude.
Chacun d’entre nous manifeste dans son être même certains Noms Divins à l’exclusion d’autres, ce qui explique qu’il ait tel ou tel tempérament, conformément à ce qui est établi dans la médecine traditionnelle gréco-arabe.
Comme on le sait, toute chose dans le monde matériel est composée de quatre éléments fondamentaux dans des proportions diverses : Air, Feu, Terre et Eau. Le corps humain aura un tempérament différent selon la prédominance de l’un de ces éléments.
Ainsi, la situation émotionnelle de la colère, qui a des effets physiques, correspond au tempérament du Feu (ṣafrawī). Plus généralement, les personnes où domine l’élément feu auront tendance à se montrer colériques, impatientes, courageuses et compétitives. Mais ces caractéristiques se manifesteront dans l’ensemble des réalité de l’homme : au niveau de leur métabolisme, de leurs émotions et de leurs pensées. Finalement, tout cela ne sera rien d’autre que la manifestation en cette personne des Noms Divins « al-Muntaqīm » ou « al-Qahhār ».
Passons maintenant à l’aspect pratique : comment puis-je gérer ces émotions à l’aide de cet appareil conceptuel ?
La contemplation (šahāda) est la première étape pour réduire la distance et la séparation causées par la multiplicité des Noms Divins et des actions qui y sont liées. Par la concentration qu’elle suppose, elle est également le premier pas vers l’adoration de l’Unicité (Aḥadiyya). Mais ce rassemblement de mon être ne peut s’effectuer que par un Nom Divin totalisant, qui n’est autre que la louange.
Pour traverser toute l’extension de l’Être, il faut ensuite réciter la prière sur le Prophète (SAAWS), notamment la ṣalāt al-Fātiḥ, qui par l’influx de Cheikh Ahmad al-Tijānī (RAA), me rapproche de la station de la Aḥadiyya. A ce moment-là, mon être est totalement vidé de contenus intelligibles (Jabarūt) et d’images (Malakūt), car il n’y a que l’Essence divine (Hāhūt). Il n’y a plus de détachement par rapport à quelque objet que ce soit, car il n’y a plus d’objet. Il n’y a plus de questions ni de réponses. C’est l’extinction en Allāh (fanāʾ). J’ai uni mon être exactement comme l’exige le terme « al-Qurʾān », qui vient du verbe « qaraʾa », dont le sens originel est « rassembler ».
À ce stade, je peux parcourir l’extension de l’être dans la direction opposée et remplir à nouveau mon être de contenus intelligibles, d’images et de sensations particulières. Lorsque je reviens à moi, je ressens une unité à l’intérieur de moi-même, ainsi que par rapport à l’extérieur. Mon corps réagit aussi en conséquence : je ne perçois plus de limitation corporelle qui s’arrêterait au plan de ma peau.
Un nouvel ordre a été établi en moi grâce à une harmonie et un équilibre parmi les Noms Divins qui se manifestent en moi. Je suis maintenant capable de saisir le sens de ce qui se manifeste à la surface du wujūd. Je peux distinguer les différentes significations qui se présentent à moi et comprendre la multiplicité dans l’unité (baqāʾ), comme l’exige le deuxième nom du Coran, à savoir « al-Furqān », dont le sens original signifie « séparer ».
C’est par le Prophète (SAAWS) que nous avons la capacité de traverser toute l’extension du wujūd dans les deux sens, car il est le maître de l’existence (sayyid al-wujūd). Nous devons suive son modèle afin d’intégrer le Nom Divin « Aḥad » dans chaque situation, comme nous l’indique ce ḥadīṯ qudsī rapporté par al-Buḫārī : « Celui qui s’en prend à l’un de Mes Saints, Je lui déclare la guerre. Mon serviteur ne se rapproche de Moi par quelque chose qui Me soit plus aimé que ce que Je lui ai rendu obligatoire. Et Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi par les actes surérogatoires, jusqu’à ce que Je l’aime. Et lorsque Je l’aime, Je deviens son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il attrape et son pied par lequel il marche. S’il Me demande quelque chose, Je le lui accorde ; et s’il Me demande Ma protection, Je la lui donne ».
Si nous abordons ce processus avec sincérité, c’est-à-dire avec un vrai amour envers Allāh, nous oublierons même la raison de notre colère. Finalement, le but initial, qui était de gérer nos émotions, est passé au second plan et a été intégré à l’adoration et à la contemplation d’Allāh en toutes choses.
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https://maqamibrahim.com/2023/06/13/comment-gerer-sa-colere-a-partir-des-enseignements-soufis/