10/06/2026
Mâcher Dieu
Homélie pour le dimanche du Saint-Sacrement (année A)
par Fr. Albert-Henri Kühlem, o.p.
Permettez-moi de commencer par un petit point de grec — je vous promets qu'il va nous emmener loin. Dans l'évangile que nous venons d'entendre, Jésus utilise plusieurs fois le verbe « manger ». Mais à un moment précis, vous ne pouvez pas le sentir en français, il change de verbe. Il passe de phagein — manger normalement — à trōgein — un verbe presque animal qui signifie « mâcher, croquer, broyer ». C'est le verbe qu'on utilise pour les bêtes qui mangent du grain, ou pour quelqu'un qui mord à pleines dents dans un fruit. Et Jean l'utilise exactement au moment où la foule commence à se scandaliser. Comme si Jésus, au lieu d'adoucir son propos pour ramener les indignés, en rajoutait. Vous trouvez ça choquant ? Eh bien, écoutez Jésus le dire plus crûment encore : non seulement il faut manger ma chair, il faut la mâcher, la broyer.
C'est pour cela que dans les premiers siècles, les païens accusaient les chrétiens d'être des cannibales. Ils avaient mal compris, mais ils n'avaient pas mal entendu. La radicalité du langage eucharistique est constitutive de la foi chrétienne. Elle ne peut pas être atténuée sans la trahir. Il y a, à la racine même du christianisme, ce scandale fondamental : nous ne nous nourrissons pas d'idées sur Dieu, ni de symboles, ni de souvenirs émus du dernier repas — nous mangeons Dieu lui-même.
Mais pourquoi, alors, Jésus emploie-t-il un verbe si dur ? Parce que ce verbe annonce, en sourdine, ce qui arrivera quelques jours plus t**d. Sur la croix, le corps du Christ sera broyé — c'est le mot exact d'Isaïe pour décrire le Serviteur souffrant : « il a été broyé à cause de nos péchés ». Et c'est précisément ce corps broyé que Jésus nous donne à manger. L'eucharistie n'est pas le souvenir attendri d'un dernier repas : c'est la prolongation, dans nos vies, d'une crucifixion. Voilà pourquoi le verbe doit être brutal — parce que la réalité l'est plus encore.
Saint Thomas d'Aquin, lui non plus, n'a pas du tout cherché à amoindrir ce scandale quand il composa l'office de cette fête à la demande du pape Urbain IV. Au contraire, il y revient sans cesse dans son hymne le plus connu, l'Adoro te devote : « Visus, tactus, gustus in te fallitur — la vue, le toucher, le goût se trompent en toi. » La raison naturelle, livrée à elle-même, ne peut que dire : c'est du pain. Seule la foi reconnaît qui s'y livre. Et c'est exactement ce que Jésus déclare dans notre évangile : « les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. »
Mais voici la chose étonnante — et c'est saint Augustin qui la formule de manière inoubliable. Quand vous mangez du pain ordinaire, votre corps assimile le pain : le pain devient vous, il se transforme en votre chair. Avec l'eucharistie, c'est l'inverse. Augustin entend Dieu lui dire, dans une vision célèbre des Confessions : « Je suis la nourriture des grands. Grandis, et tu me mangeras. Et tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ta chair ; mais c'est toi qui seras changé en moi. » Vous mesurez la portée ? Quand vous communierez tout à l'heure, ce n'est pas vous qui allez assimiler le Christ : c'est le Christ qui va vous assimiler à lui. Le pain ordinaire devient ma chair ; mais devant ce pain-là, c'est ma chair qui devient sienne.
Et cette inversion va beaucoup plus loin qu'il n'y paraît. Car elle répond directement à ce que notre époque vit comme sa plus grande angoisse : être seul. Pas seulement seul un soir, ou seul après un deuil — mais seul existentiellement, enfermé dans sa propre chair sans incorporation à rien de plus grand qu'elle. C'est la solitude qu'a décrite, mieux que personne peut-être, Simone de Beauvoir à la fin de ses mémoires, regrettant que tous les livres lus, tous les voyages, toutes les amitiés disparaîtraient avec elle, et concluant qu'elle avait été trompée par sa propre vie. Pourquoi cette solitude ? Précisément parce que rien dans ce qu'elle avait accumulé ne pouvait l'incorporer à une vie plus grande que la sienne. Le pain ordinaire qu'elle a mangé est devenu sa chair, et sa chair allait mourir avec elle. L'eucharistie fait exactement l'inverse : elle prend notre chair et la fait entrer dans la vie même de Dieu.
Et c'est ici que la phrase la plus discrète de notre évangile devient la plus vertigineuse : « Comme moi je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. » Mesurez l'audace de cette comparaison. Le Christ ne dit pas : « vous aurez un peu de vie en plus », ni « vous serez nourris spirituellement ». Il dit : « comme moi je vis par le Père… » C'est la relation interne à la Trinité — la circulation éternelle de vie entre le Père et le Fils — qui est offerte à celui qui mange. Devant la communion de tout à l'heure, on tremble un peu si on y pense vraiment. C'est cela qui s'y passe.
Saint Thomas, justement, citait à propos de cette fête une parole du Deutéronome : « Quelle est, en effet, la grande nation dont les dieux se fassent aussi proches que le Seigneur notre Dieu l'est pour nous chaque fois que nous l'invoquons ? » Il sentait, j'en suis sûr, que cette proximité déjà bouleversante au temps de Moïse ne ressemblait à rien à côté de ce que nous vivons. Au désert, Dieu accompagnait par une colonne de feu — à distance respectueuse. Dans l'eucharistie, Dieu se laisse mâcher. Au désert, la manne tombait de l'extérieur, et ceux qui en mangèrent sont morts. Dans l'eucharistie, Dieu entre, et c'est nous qui sommes pris en lui — pour ne plus mourir.
Ce mystère, on ne peut pas le comprendre : on peut seulement l'accueillir. Et l'accueillir suppose une petite conversion, parce que dans nos cœurs, deux vieux orgueils résistent encore : celui qui refuse de se laisser donner — l'orgueil de Judas — et celui qui prétend se purifier soi-même avant de recevoir — l'orgueil de Pierre au lavement des pieds. Les deux disent au fond la même chose : je veux rester maître de la relation. Or, le propre de l'eucharistie est précisément que ce n'est plus moi qui suis maître ; c'est lui qui me change en lui.
Alors, ce matin, devant le Très Saint Sacrement, soyons simples. Disons-lui : J'ai besoin de toi. Sans toi je ne suis rien. Prends-moi, mâche-moi, fais-moi entrer en toi. Et laissons le Christ accomplir ce vertige : nous changer en lui, jusqu'à ce que la vie qu'il vit par le Père, nous la vivions à notre tour par lui — pour aujourd'hui, et pour l'éternité.