02/08/2026
6 millions de Philippins
Homélie pour le 18ᵉ dimanche du Temps ordinaire (année A)
par Fr. Antoine Odendall, o.p.
Une quiche lorraine, c'est bon. C'est même très bon. Mais quand c'est frère René qui en fait une, avec tout ce qu'il sait faire en cuisine, cela n'a rien d'extraordinaire. Courir le Marseille-Cassis, c'est bien. C'est même très bien. Mais quand c'est frère Vincent, qui a fait la diagonale des fous, cela n'a rien d'extraordinaire. Multiplier les pains, c'est fort. C'est même très fort. Mais pour Jésus, cela n'a rien d'extraordinaire.
Les apôtres, eux, vont s'y attacher. Beaucoup vont suivre Jésus pour avoir du pain — ou au moins pour avoir sous la main l'homme qui a multiplié les pains, et qui pourrait bien multiplier le fromage ou l'huile d'olive pour finir les douze corbeilles qui restent. Jésus ne sera pas tendre avec eux.
Car le pain est multiplié pour toute la foule, en n'oubliant personne, en faisant de cette multitude une communion nourrie d'un même pain — et cet événement extraordinaire n'est reçu qu'en fonction de ce qu'il a de plus banal : il y a plein de choses à manger. En réalité, Jésus prépare le vrai événement extraordinaire qui va suivre.
En entendant cet Évangile, nous nous disons : ça devait être trop bien d'être avec Jésus ce jour-là. Nous regrettons de ne pas avoir été présents à la multiplication des pains. Mais les personnes qui étaient là, si elles avaient eu un peu de clairvoyance, auraient envié notre place — aujourd'hui, devant un autel, n'importe où dans le monde.
Car ici se multiplie à l'infini un pain aux propriétés absolument extraordinaires, qui rend le pain de l'Évangile de ce jour d'une banalité déconcertante.
Cette multiplication se fait de deux manières.
Il y a d'abord une multiplication dans le temps. À chaque eucharistie, c'est le sacrifice de la Croix qui est rendu présent, agissant, efficace — pour ouvrir dans nos cœurs le flot de la grâce, nous laisser remplir, laver, abreuver, sanctifier par l'eau et le sang qui ont jailli du côté du Christ au Golgotha. Le sacrifice est unique. Le sang ne coule qu'une fois. Mais il est comme démultiplié dans le temps — étendu à chacun d'entre nous, à chaque eucharistie, à chaque messe qui a jamais été célébrée et qui le sera après nous.
Cela est possible parce que Dieu vit dans un éternel présent qui englobe toute l'histoire de l'humanité. Sur la Croix, la deuxième personne de la Trinité embrasse dans sa volonté d'amour et de salut tous les hommes du passé, du présent et de l'avenir. Jésus dit à Angèle de Foligno, et à d'autres mystiques : « Sur la Croix, je pensais à toi. » Pas aux hommes en général. À toi. À chacun de ceux qui reçoivent la grâce du salut en participant à ce sacrifice.
Il y a ensuite une multiplication dans l'espace. Saint Thomas d'Aquin, dans la séquence Lauda Sion, le chante avec une poétique précision : Sumit unus, sumunt mille : quantum isti, tantum ille. Un le mange, mille le mangent — et il se donne pareil à l'un comme aux mille.
Une seule hostie sur un autel latéral, le prêtre est seul. 250 hosties sur l'autel un dimanche matin. 800 000 avec le Pape aux Champs-Élysées ce septembre. 6 millions d'hosties aux Philippines en 2015 avec le pape François : la messe la plus nombreuse de l'histoire.
L'événement extraordinaire, ce n'est pas la logistique — c'est un défi, mais ça se fait très bien si on est philippin. L'événement extraordinaire, c'est de se donner de la même manière au prêtre seul dans sa chapelle qu'à 6 millions de fidèles. La source ne s'épuise pas parce que des millions y boivent. Le don intégral, total, infini a déjà eu lieu. Un jour, une fois pour toutes. Étendre ce don à 10, 100, 100 000 personnes ne change rien pour le Christ.
Devant cette multiplication infinie de vie, d'amour pur, de grâce sanctifiante qui répare, guérit et relève, le seul risque est de soustraire notre finitude. Ma limite passe mal devant lui qui est sans limite. Ma médiocrité me fait honte devant celui qui est superbe. Ma petite contenance se dérobe à celui qui remplit des milliards de cœurs.
Mais si je pense ainsi, je n'ai rien compris. Car le Seigneur ne se multiplie pas pour se diluer. Il se multiplie pour se donner toujours entièrement, toujours pleinement, toujours totalement à celui à qui il se donne. Comme le renard au Petit Prince : tu seras pour moi unique au monde, je serai pour toi unique au monde. Il le dit à chacun de ses enfants, sans jamais mentir. 6 millions de Philippins, 1 milliard de Chinois — tous uniques au monde aux yeux de Dieu.
Venez acheter, venez consommer, dit Isaïe, sans argent, sans rien payer.
Le prix a déjà été payé. Tout. Une fois pour toutes. Pour chacun d'entre vous.
Prends, consomme — il a payé pour toi.