Reynald Secher est docteur ès lettres, historien, conférencier, éditeur à succès, conservateur d'un musée en Bretagne. Amoureux des vieilles pierres, Reynald Secher a travaillé sur un certain nombre de sites archéologiques, notamment à la Cité d’Alet, à Saint-Malo, un fort en Écosse, une villa gallo-romaine en Bretagne. Depuis 1993, il consacre un mois de son été à la restauration d’une chapelle d
u XIIe siècle, à La Chapelle-Basse-Mer, son village natal, à quelques kilomètres de Nantes. Un jour, en se promenant dans la campagne avec un vieil ami de sa grand-mère, l’abbé Henri Maisonneuve, celui-ci lui montre un bosquet en lui disant qu’il contient une ancienne chapelle et qu’un jour, c'est lui Reynald, qui la restaurerait. Surpris, ce dernier se glisse à travers les ronces, les arbres et le lierre et découvre une addition de murs délabrés et un dépotoir. Quelques années plus tard, il l’achète pour la donner au diocèse en demandant que celui-réalise les travaux nécessaires pour la réhabiliter. Mais le diocèse refuse faute de moyens financiers adéquats. Reynald Secher décide alors d’entreprendre lui-même les travaux. Après avoir sollicité en vain la population locale, il crée une association « Mémoire du futur » dont la finalité est de collecter des fonds pour réaliser les travaux de restauration et de rénovation. À cette fin, il multiplie les conférences à travers toute l’Europe, persuade des amis et des entrepreneurs de participer à l’aventure en faisant des dons en nature (nourriture, véhicules, échafaudage, outillage…) ou en argent, crée un groupe d’adhérents qui versent une cotisation annuelle, et fait appel à des bénévoles. Les premiers à répondre sont cinquante membres de l’association Saint Pierre Chanel dirigée par un futur religieux de l’abbaye de Lagrasse, le père Jean-Baptiste, et une femme énergique, Coralie Ouazana. « En quatre semaines, se rappelle-t-elle, nous avons nettoyé la Chapelle, coupé les arbres, arraché le lierre, écrêté les murs, cicatrisé les fissures. La nuit, à la lueur des phares des voitures, Reynald et son frère Thierry parachevaient le travail de la journée pour pouvoir le lendemain matin transférer les échafaudages et gagner ainsi une journée. »
Un maçon rennais, Étienne Fontaine, les initie à l’art du travail de la pierre. « On lui doit beaucoup, explique un des anciens, Adrien Trucas. C’était un vieil employé d’un ami de Reynald, Alain Bouchard, chef d’entreprise. Nous avons réussi à le persuader de passer sa première journée de retraite avec nous. « Rien qu’une », nous avait-il précisé. « Il est resté quinze ans... Il nous a tout appris : la lecture du bâtiment, l’amour de la pierre et du travail bien fait, la gestion de l’effort physique par rapport au travail à fournir, la notion de flux des matériaux, etc. ». « L’homme était hors du commun et un véritable compagnon dans les deux sens du terme, et si gentil avec nous qui étions des intellectuels bien loin du travail manuel », se rappelle Clotilde Freté, chef de chantier durant six étés. Mais la charte de Saint Pierre Chanel exige que chaque année l’association change de chantier. Il faut donc trouver de nouveaux bénévoles. « J’avais rencontré, explique Reynald Secher, lors d’une exposition à Paris sur les guerres de l’Ouest, une descendante de Cathelineau, Michelle, qui avait épousé Paul Malmezat, fils du doyen. Un de leurs enfants, âgé de 15 ans, Dominique, s’engage à prendre le relais en rameutant ses cousins et ses amis. Cette étape a été déterminante pour l’avenir et a marqué le début d’une aventure extraordinaire qui ne s’est jamais arrêtée. »
Incroyablement dynamique et astucieuse, dès la première année, la nouvelle équipe réalise la charpente et la toiture. En quatre ans, le dallage et le plancher de la voûte sont posés, la sacristie, qui avait été entièrement démolie à la Révolution, reconstruite. « On ne peut s’imaginer, explique Dominique Malmezat, l’incroyable enthousiasme qui nous animait. Scolaire, puis universitaire, on parlait tout le temps de cette chapelle. Chaque jour, j’y pense encore avec un pincement au cœur. J’y ai rencontré des gens hors du commun avec lesquels je suis d’ailleurs toujours en contact, la plupart étant devenus des amis. Le plus formidable, c’est que Reynald nous faisait confiance et nous responsabilisait malgré notre jeune âge. Avec lui, on a découvert les notions d’équipe, de respect et de travail bien fait, notions qui me servent au quotidien. Et que dire de l’ambiance : on riait, on chantait, on se taquinait tout le temps. »
En 1999, la chapelle est achevée. « Contrairement à ce que nous pourrions imaginer, poursuit Reynald Secher, cette finition a été vécue très douloureusement par tous, y compris les parents et les adhérents. Un soir, alors que nous faisions le bilan définitif, Dominique éclata en sanglots. Il voulait poursuivre l’œuvre et toute l’équipe suivait. Que faire ? Les idées fusent dans toutes les directions : reconstruction en dur de l’ancien cloître des moines de Marmoutier, fondateurs de la paroisse, creusement d'une crypte, puits, etc. Le plus surprenant est que tout a été retenu et mis sur plan par un ami architecte, Jean-Marie Luthringer. Une nouvelle étape commençait avec un problème majeur explique Guillaume Freté, devenu ingénieur en BTP : « Si nous obtenions aisément les autorisations de travaux, il en allait tout autrement du permis de construire, le terrain étant en zone agricole, de surcroît en zone AOC. On a tout conçu comme si un jour, on aurait ce sésame. »
En dix ans, tout prend forme : murs d’enceinte, cloître du XVIe, crypte du Moyen-Age, salle des généraux… L’ensemble est magnifique et harmonieux. L’aumônerie du camp est confiée aux chanoines réguliers de Lagrasse, notamment au futur Abbé, le père Emmanuel, lequel, malgré ses fonctions, réussit à être présent chaque année au moins quelques jours. « J’étais là le premier jour avec les Chanéliens, nous explique le religieux, et je dois dire que je suis attaché à ce camp. Au-delà de cette aventure humaine hors du commun, il y a une autre dimension très spirituelle. Un certain nombre de vocations religieuses sont nées ici ou s’y sont épanouies dont celles de trois de nos moines. Dominique Malmezat est lui-même entré au sein de la Communauté Saint-Martin. » Quant aux mariages, « nous sommes devenus une agence matrimoniale, plaisante Jean de La Rousserie. A priori, c’est surprenant puisqu'à ce niveau, tout est interdit. A posteriori, cela s’explique aisément. Les jeunes apprennent à se découvrir et à se connaître dans la difficulté et le travail bien fait. Cette expérience crée les premiers liens et l’amitié devient amour : rien de plus naturel et de plus sain. Je crois que nous en avons marié plus de trente. La surprise, la plus inattendue, a été lorsque notre chef de chantier, Clotilde de La Rousserie, m’a annoncé son mariage avec notre ingénieur, Guillaume Freté. Moi-même, j’y ai trouvé mon épouse ». Pour un grand nombre, cette expérience marque aussi un tournant professionnel. « Combien de jeunes sont venus ici avec des a priori sur les métiers manuels », commente Raoul de La Richerie, un ancien responsable de la logistique. « Sur le tas, ils en découvrent la beauté, poursuit Reynald Secher. Je pourrais raconter un certain nombre d’anecdotes à ce sujet. Une m’a particulièrement marqué. Une grand-mère, adhérente de l’association, me téléphone pour me demander de prendre son petit-fils et un de ses copains particulièrement désœuvrés pendant les vacances et loin d’être brillants à l’école. Elle prend toutes les précautions oratoires exigées, vu la situation, m’assurant que s’il y avait le moindre problème les parents viendraient les rechercher sur-le-champ, sans contestation. Sur nos gardes, je les reçois et vois… deux garçons exceptionnels. Le premier, qui a découvert grâce à ce séjour qu’il était surdoué, est devenu ingénieur, le second, aussi incroyable, est devenu moine. »
L'année 2010 a été consacrée à la finition de la crypte sous la chapelle, au parement de la galerie qui lie les deux cryptes, à la construction d’une crypte hexagonale et à la pose du tabernacle, dit du recteur Pierre-Marie Robin.
« C’est une pièce exceptionnelle, fait remarquer Ronan Trucas. Ce recteur clandestin disait sa messe un peu partout dans le pays : dans les bois, caves, fermes. Cet oratoire provient d’une grange qui était en train de s’effondrer. Nous sommes allés voir le propriétaire qui, moyennant la destruction du bâtiment, acceptait que nous le récupérions. L’opération a été une véritable prouesse technique car il a fallu dégager l’ensemble, le consolider par un manteau de béton, le dégager du mur, le transporter à la chapelle puis l’installer. Il a été brûlé le 10 mars 1794 et en porte encore les stigmates. »
Ce projet a fédéré plus de 2 000 jeunes et moins jeunes. Mais au-delà de cette œuvre, Reynald Secher veut faire de cet ensemble un lieu de réflexion, d’échange et de commémoration : « La Vendée est la matrice des génocides contemporains mais, aussi, d’un autre crime contre l’humanité, le crime de mémoricide. J'ai fait paraître un livre au Cerf sur ce sujet, Vendée : du génocide au mémoricide, dans lequel j’explique ce qu’il en est. »
Sur le long terme cette œuvre est devenue le Mémorial des guerres et du génocide de la Vendée. Le site est ouvert toute l'année à la demande.