07/09/2026
L’évolution est elle une loi inéluctable ?
Nous avons grandi avec une idée presque devenue un dogme : l’humanité avancerait nécessairement.
Les connaissances augmentent, les techniques progressent, les machines deviennent plus performantes ; il semblerait donc logique que l’être humain lui-même progresse avec elles.
J’ai longtemps cru, moi aussi, que l’évolution était une sorte de loi ascendante de la vie :
ce qui vient après devait nécessairement être supérieur à ce qui précédait. L’étude de l’Antiquité m’avait persuadée dans ce sens dans mes études de jeunesse .
Aujourd’hui, j’en doute profondément.
Car nous confondons peut-être deux choses très différentes : évolution et progrès.
Évoluer signifie changer . Cela ne signifie nullement s’élever.
Une société peut évoluer vers davantage de liberté comme vers davantage de contraintes.
Une faculté humaine peut se développer parce qu’elle est constamment sollicitée, puis s’atrophier lorsque quelque chose d’autre accomplit cette fonction à sa place.
Et c’est peut-être ce que nous sommes en train de vivre. Moi-même je constate avoir perdu certaines facultés de vie prescience .
Une étrange régression au cœur du progrès est-ce possible?
Regardons simplement autour de nous.
Nous disposons d’outils intellectuels et techniques infiniment supérieurs à ceux dont disposaient nos parents et grands-parents. Et pourtant, avons-nous développé dans les mêmes proportions notre mémoire, notre attention, notre autonomie ou notre capacité à résoudre seuls les difficultés ordinaires ?
Autrefois, l’écolier devait retenir.
Il apprenait des règles de grammaire, de conjugaison , des poèmes, des dates historiques, des tables de multiplication, les fleuves, les sommets des montagnes etc .
On peut discuter les défauts de cette école, mais elle exerçait quotidiennement la mémoire et donnait une certaine culture .
Aujourd’hui, une immense quantité d’informations est immédiatement disponible. Pourquoi retenir ce que l’on peut retrouver en quelques secondes ?
Le problème est que la mémoire, comme beaucoup de facultés humaines, se développe lorsqu’on l’exerce.
Il en va de même pour l’orientation.
Nous consultions des cartes, mémorisions des routes, observions les panneaux et construisions mentalement notre itinéraire.
Le GPS accomplit désormais une grande partie de ce travail.
Même phénomène avec la conduite automobile.
Les voitures modernes corrigent une trajectoire, surveillent les angles morts, avertissent d’un franchissement de ligne, détectent un obstacle et peuvent parfois freiner à notre place.
Ces progrès sauvent incontestablement des vies. Mais ils révèlent aussi un paradoxe fascinant :
plus la machine acquiert de compétences, moins l’homme est obligé d’exercer les siennes.
Parce nous , boomer n’avions pas ces outils mais nous en avions la compétence .
Ce n’est donc pas la technologie qu’il faut condamner. La question est plutôt de savoir ce que devient une faculté humaine lorsqu’on cesse de lui demander de travailler.
Même nos comportements sociaux ne progressent pas en ligne droite
L’histoire des mœurs montre exactement la même chose.
Dans les années 1960 et 1970, une partie de l’Occident semblait engagée dans une libération du corps et des codes vestimentaires.
La minijupe, le monokini, les seins nus sur certaines plages paraissaient annoncer une société moins pudibonde.
Un demi-siècle plus t**d, l’évolution n’a pas simplement continué dans cette direction.
D’autres sensibilités sont apparues : nouveau rapport au corps, à l’image, au regard d’autrui, aux réseaux sociaux, à l’exposition de soi. Certaines libertés se sont raréfiées jusqu’à paraître scandaleuses .
Là encore, l’histoire ne marche pas droit.
Elle avance, recule, bifurque et quelquefois revient sous une autre forme à ce qu’elle avait rejeté.
Et si nous nous trompions sur l’intelligence ?
Je m’interroge également lorsque j’entends parler du nombre d’enfants identifiés aujourd’hui comme « à haut potentiel ». HPI
Il existe évidemment des enfants dont les capacités cognitives sont exceptionnellement élevées, et les tests psychométriques ont une véritable utilité lorsqu’ils sont correctement employés.
Mais une autre question mérite d’être posée : notre définition de la normalité n’a-t-elle pas elle-même changé ?
Un enfant capable de lire beaucoup, de retenir facilement, de posséder un vocabulaire étendu, de raisonner rapidement et de manifester une curiosité intellectuelle importante est aujourd’hui parfois perçu comme singulier.
Or certaines de ces qualités étaient autrefois davantage exigées de l’enfant ordinaire.
On peut s’interroger si les enfants d’autrefois n’étaient tous HPI ?
Non cela signifie quelque chose de plus subtil :
Lorsque les exigences moyennes d’une société se déplacent, ce qui était autrefois relativement banal peut devenir remarquable.
L’erreur fondamentale : Darwin n’a jamais promis le progrès
Nous avons d’ailleurs projeté sur la théorie de l’évolution une idée qu’elle ne contient pas.
L’évolution biologique n’affirme nullement que les êtres vivants deviennent nécessairement plus intelligents, plus complexes ou « meilleurs ».
Elle affirme essentiellement que certaines caractéristiques se transmettent différemment selon les conditions du milieu.
Une espèce peut perdre une faculté devenue inutile.
Des animaux vivant dans l’obscurité peuvent perdre progressivement certaines fonctions visuelles.
Un organisme peut se simplifier lorsque certaines facultés ne sont plus mises en exergue.
La nature ne dit donc pas :
« Deviens toujours meilleur. »
Elle dit plutôt :
« Adapte-toi suffisamment pour continuer d’exister. »
Et ces deux propositions sont radicalement différentes.
L’homme moderne s’adapte peut-être à un monde qui demande beaucoup moins de lui
C’est ici que se trouve, selon moi, le véritable problème.
Pendant des millénaires, l’environnement exigeait énormément de l’être humain.
Il fallait observer, mémoriser, anticiper, fabriquer, réparer, s’orienter, transmettre oralement, connaître son environnement et prendre quantité de décisions sans assistance extérieure.
Notre civilisation a depuis confié ces tâches à des systèmes extérieurs.
La calculatrice calcule.
Le GPS s’oriente.
Le téléphone mémorise les numéros.
Le correcteur orthographique corrige.
Le moteur de recherche retrouve l’information.
La voiture surveille la route.
Et désormais l’intelligence artificielle peut rédiger, traduire, résumer et raisonner avec nous.
Chaque invention constitue un progrès technique extraordinaire.
Mais l’addition de tous ces progrès produit une question vertigineuse :
« que devient l’homme lorsque son environnement n’exige plus de lui l’exercice permanent de ses propres facultés » ?
Là c’est grave !
L’évolution n’est donc pas une ascension.
Peut-être faut-il abandonner définitivement cette représentation naïve de l’histoire comme une grande flèche montant inexorablement vers le haut.
Une civilisation peut être extraordinairement avancée techniquement tout en perdant certaines facultés individuelles.
Elle peut gagner en sécurité et perdre en autonomie.
Gagner en information et perdre en mémoire.
Gagner en communication et perdre en attention.
Gagner en assistance et perdre en savoir-faire, hélas .
Gagner certaines libertés et en abandonner d’autres.
Il n’existe aucune loi mystérieuse garantissant que demain sera humainement supérieur à aujourd’hui.
Le progrès matériel peut être cumulatif : une invention s’ajoute à une autre.
Le progrès humain, lui, ne l’est.
Une connaissance qui n’est plus transmise disparaît.
Une faculté qui n’est plus exercée s’affaiblit.
Une liberté que l’on croit définitivement acquise peut être abandonnée.
Une civilisation peut oublier ce qu’une autre savait.
Voilà peut-être notre erreur : nous avons cru que l’humanité montait un escalier. Non , elle marche sur un chemin.
Elle peut avancer, tourner, s’égarer, revenir en arrière — ou simplement changer de direction.
Le véritable progrès ne consiste peut-être pas à posséder toujours davantage d’outils.
Il consiste à faire en sorte que l’outil augmente l’homme au lieu de le remplacer.
Une civilisation dans laquelle les machines deviennent toujours plus intelligentes tandis que les hommes cessent de l’être serait certes une civilisation technologiquement évoluée mais que dire si l’homme, lui, a cessé de progresser ?
Une question plus troublante encore se pose lorsque nous quittons le domaine matériel pour entrer dans celui de la spiritualité :
l’homme évolue-t-il nécessairement intérieurement parce que le temps passe ?
Je ne le crois pas non plus.
C’est exactement la même chose .
Et peut-être est-ce même l’une des grandes illusions spirituelles de notre époque.
Le temps ne transforme pas nécessairement l’homme en bien .
Nous avons tendance à imaginer l’humanité engagée dans une immense ascension collective.
Les générations se succéderaient, les consciences s’élargiraient et, lentement, l’homme deviendrait plus conscient, plus sage, plus spirituel.
Cette idée est séduisante.
Mais où en trouvons-nous la preuve ?
Sommes-nous réellement plus sages que les hommes d’il y a deux mille ans ?
Sommes -nous plus sages que les grecs ?
Les textes les plus anciens décrivent des êtres humains dont les passions ressemblent étrangement aux nôtres.
Les décors ont changé.
Les moyens techniques ont changé.
Mais l’homme intérieur ?
Beaucoup moins qu’on ne voudrait le croire.
Nous avons envoyé des hommes dans l’espace, décodé le génome, construit des machines capables de dialoguer avec nous.
Mais nous éprouvons toujours autant de difficultés à nous connaître nous-mêmes.
C’est un étrange paradoxe : l’homme a considérablement augmenté son pouvoir sur le monde sans augmenter proportionnellement son pouvoir sur lui-même.
L’initiation suppose précisément que rien n’est automatique
C’est ici que les traditions initiatiques deviennent particulièrement intéressantes.
Si l’évolution spirituelle était automatique, à quoi servirait l’initiation ?
Pourquoi les mystères antiques, l’hermétisme, l’alchimie, la théurgie ou certaines voies orientales auraient-ils développé des disciplines aussi exigeantes ?
Il suffirait d’attendre.
Le temps accomplirait l’œuvre.
Or les traditions disent tout autre chose.
Elles parlent de travail, de purification, de connaissance, de transformation, de mort et de renaissance.
L’alchimiste ne laisse pas simplement la matière sur la table en espérant que le temps produise la Pierre philosophale.
Il œuvre.
Il sépare.
Il purifie.
Il dissout et coagule.
Il surveille le feu.
Et ce laboratoire alchimique peut devenir l’image exacte de l’homme lui-même.
La matière première ne devient pas l’Or simplement parce que les années passent.
Pourquoi en serait-il autrement de nous ?
Vieillir n’est pas s’éveiller
C’est peut-être une évidence que nous oublions.
L’âge apporte l’expérience, mais l’expérience ne produit pas nécessairement la sagesse.
On peut répéter la même erreur pendant cinquante ans.
On peut accumuler des connaissances sans jamais se connaître soi-même.
On peut pratiquer des rituels pendant toute une vie sans être intérieurement transformé.
On peut posséder des grades, des titres, des initiations, des bibliothèques entières et demeurer intérieurement exactement au même endroit.
Car avoir reçu une initiation et être devenu un initié ne sont peut-être pas exactement la même chose.
Le rituel ouvre une possibilité.
Il ne garantit pas son accomplissement.
C’est probablement l’un des points les plus difficiles à accepter.
Nous aimerions croire qu’une consécration, un enseignement ou l’appartenance à une tradition nous transforme automatiquement.
Mais aucune porte ouverte n’oblige celui qui se tient devant elle à la franchir.
Et si la régression spirituelle était possible ?
Il faut alors envisager une hypothèse beaucoup moins confortable :
non seulement l’homme peut ne pas progresser spirituellement, mais il peut régresser.
Une faculté intérieure qui n’est plus exercée peut, elle aussi, s’endormir.
Regardons notre époque.
Jamais nous n’avons eu autant accès aux enseignements spirituels.
En quelques secondes, nous pouvons consulter les Upanishads, les textes hermétiques, Plotin, Jamblique, les écrits gnostiques, les mystiques chrétiens, le taoïsme ou le bouddhisme.
Ce qui aurait nécessité autrefois toute une vie de voyages et de recherches tient désormais dans un téléphone.
Et pourtant, sommes-nous devenus pour autant une civilisation de sages ?
Nous avons peut-être acquis l’accès à la connaissance sans acquérir la capacité de la recevoir.
C’est très différent.
Savoir n’est pas devenir
C’est probablement ici que se trouve une distinction fondamentale de toute voie initiatique.
Il existe une connaissance que l’on possède.
Et une connaissance que l’on devient.
Je peux connaître intellectuellement tous les symboles de l’alchimie.
Je peux expliquer le soufre, le mercure, le sel, l’Athanor, l’Œuvre au noir, l’Œuvre au blanc et l’Œuvre au rouge.
Mais si rien ne s’est transformé en moi, que sais-je réellement de l’alchimie ?
Je connais son vocabulaire.
Pas nécessairement son mystère.
Il en va de même de la théurgie.
Prononcer un nom divin n’est pas nécessairement entrer en relation avec ce qu’il désigne.
Accomplir parfaitement un geste rituel n’implique pas que quelque chose se soit produit dans l’être intérieur.
Et c’est précisément ce que nous avions rencontré chez Jamblique : la théurgie ne se réduit pas à une spéculation intellectuelle sur les dieux.
Elle suppose une opération.
Quelque chose doit avoir lieu.
L’homme porte peut-être une possibilité, non une garantie
Cela change profondément notre conception de l’être humain.
Peut-être ne sommes-nous pas des êtres condamnés à évoluer.
Peut-être sommes-nous des êtres auxquels la possibilité d’évoluer a été donnée.
La nuance est immense.
La graine porte l’arbre en puissance.
Mais toutes les graines ne deviennent pas des arbres.
Certaines tombent sur une terre stérile.
Certaines manquent d’eau.
Certaines commencent à germer puis meurent.
D’autres rencontrent les conditions nécessaires et accomplissent ce qu’elles portaient silencieusement depuis l’origine.
L’homme pourrait être semblable à cette graine.
Posséder cette possibilité ne signifie pas nécessairement l’accomplir.
Daniele Balland