08/09/2026
Homélie 8 septembre 2026 – Nativité de la Vierge Marie
Pour la fête de la Nativité de la Vierge Marie, le texte latin de la collecte de la Messe évoque la naissance de Marie comme l’exorde de notre salut. On peut traduire exordium par début, principe, origine, ou commencement (c’est le choix de traduction que vous avez entendu tout à l’heure). Mais on se prive alors de la signification que le rédacteur, inspiré ce jour-là, avait en tête selon toute probabilité.
Car dans la rhétorique antique, l’exorde est le début d’un discours. Or, vous le savez, le Fils éternel, le Verbe de Dieu, le Logos éternel qui entre dans le temps par son Incarnation, est, en sa Personne, la Parole, le discours de Dieu. La naissance de Marie est donc l’exorde à la Parole que Dieu profère de toute éternité, pour lui-même, et qu’il choisit, à un instant du temps, de communiquer aux hommes, et cette Parole, c’est son Fils, Jésus-Christ, le Verbe incarné.
En bon disciple de saint Thomas d’Aquin, c’est dans la Rhétorique d’Aristote que je suis allé voir ce qu’est plus précisément un exorde.
Qu’enseigne donc Aristote ? « L’exorde est placé au début d’un discours ; c’est comme en poésie le prologue et, dans l’art de la flûte, le prélude ». Rassurez-vous, Jésus n’est pas venu pour nous jouer du pipeau. Mais le prélude, en musique, vise à donner un aperçu du thème que la mélodie va ensuite développer.
Ainsi, le fait que Marie soit conçue immaculée, sans péché, donne un aperçu, limité à son unique personne, du thème que la mélodie jouée par l’Esprit-Saint en Jésus-Christ, le Verbe incarné, va développer et étendre, c’est-à-dire la rémission des péchés de tous les hommes, par sa vie, sa mort et sa résurrection.
Qu’enseigne encore Aristote au sujet de l’exorde ? « L’exorde a pour origine l’intention de se concilier la bienveillance de l’auditeur ». C’est ce qu’on a ensuite appelé en latin la captatio benevolentiae : l’orateur s’efforce de s’attirer l’attention et la sympathie de son public.
Pour cela, il peut raconter une anecdote qui permettra d’entrer dans son véritable sujet ; il peut essayer un trait d’humour, ce qui est toujours un risque si ça ne prend pas ; il peut aussi partir, dit-on souvent, d’un lieu commun, qui induit l’idée d’une affinité entre lui et son public. Si l’on reprend chacune de ces techniques de captatio benevolentiae, pour les appliquer à la Nativité de Marie comme exorde, que trouve-t-on ?
Ce n’est pas manquer de respect à Marie que de dire en effet que le véritable sujet de Dieu, c’est Jésus. Marie n’est pas anecdotique, mais son existence est entièrement ordonnée à celle de son Fils. Elle est là pour montrer Jésus. Et elle n’a été conçue sans péché que pour annoncer celui qui remet les péchés.
Peut-on dire que la naissance de Marie est un trait d’humour de la part de Dieu ? Pas évident. À moins de penser comme Descartes que le rire provient de « la surprise de l’admiration », et avec Aristote que le rire est « le propre de l’homme ». Avec la naissance de Marie, nous sommes invités à une surprise pleine d’admiration, car elle nous révèle ce qui nous fait vraiment hommes : l’intimité de Jésus et le refus du péché.
Enfin, la Nativité de Marie est très littéralement un « lieu commun » entre Dieu et nous, puisque Marie est la Mère de Dieu en Jésus-Christ, et notre Mère à tous ; elle contribue à créer une affinité entre Dieu et nous, puisqu’elle est à la fois créature, vraiment humaine, et seulement humaine, comme nous, mais comblée de grâce, et donc nous indiquant en sa personne même quelque chose de Dieu, et de notre vocation.
Qu’enseigne enfin Aristote à propos de l’exorde ? « Celui qui nous met un exorde en quelque sorte dans la main obtient que l’auditeur suive attentivement le discours. » Appliqué à Marie, c’est très beau !
Dieu nous met en quelque sorte Marie dans la main, afin que nous suivions attentivement son discours, c’est-à-dire Jésus lui-même. On pourrait même dire que, en Marie, Dieu nous prend par la main, pour que nous puissions suivre Jésus partout où il va, jusqu’au bout.
La Nativité de Marie est donc bien l’exorde du plus beau et du seul discours de Dieu, Jésus-Christ, le Verbe incarné. Et de même qu’un exorde réussi attire l’attention sur le développement qui va suivre, Marie nous oriente sans cesse vers son Fils. S’il est vrai, en symbolique biblique, que Marie est la lune, et Jésus le soleil, jamais il ne se produit d’éclipse. Mais Marie reflète pour nous la lumière de son Fils. Amen.
fr. Jean-Thomas de Beauregard o.p.