15/06/2026
CRIME DANS LA VIGNE - Homélie 15 juin 2026
C’est étrange, tout de même, cette fixation de l’esprit du roi Acab sur la vigne de Naboth ! Il est roi, il possède des propriétés vastes un peu partout, et quant aux vignes, il en possède déjà, et même de meilleures, puisque c’est ce qu’il propose en échange à Naboth. Mais non, c’est cette vigne-là, qu’il veut. Pourquoi ?
Parce qu’elle est mitoyenne de son palais. Parce qu’elle est là et que son regard, lorsqu’il se penche depuis sa terrasse, ne peut pas l’éviter. Parce qu’il est le roi, mais qu’on ne le respecte pas depuis qu’il a pris Jézabel, une étrangère idolâtre, pour épouse, et qu’il a quelque chose à compenser.
Et puis, du fait même que Naboth la lui refuse, cette vigne devient une obsession. Dans son caractère clinique, cette description de la tentation peut nous faire méditer fructueusement sur les nôtres.
Ce refus opiniâtre de la part de Naboth, apparemment contraire aux intérêts mêmes de Naboth, frustre le désir d’Acab, habitué à tout obtenir. Acab a peut-être même l’impression d’avoir été magnanime dans son offre, et il est d’autant plus frustré du refus opposé par Naboth, qui invoque Dieu et l’héritage de ses ancêtres.
Lorsqu’il raconte l’épisode à sa femme, Acab déforme d’ailleurs le propos de Naboth. Là où Naboth avait dit « Que le Seigneur me préserve de te céder l’héritage de mes pères ! », Acab retient que Naboth aurait dit « Je ne te cèderai pas ma vigne. » C’est très révélateur.
Pour Naboth, sa vigne ne lui appartient pas vraiment, elle est l’héritage confié par Dieu à ses pères. C’est pour cela qu’il ne peut pas la céder. Pour Acab, c’est une propriété personnelle, qu’un échange d’argent ou d’autres biens peut faire changer de mains de telle sorte que tout le monde y trouve son intérêt.
Oui mais précisément, ce n’est pas une question d’intérêt. Il y a des choses qui ne sont pas achetables. La vigne, en particulier, que l’Écriture Sainte associe fréquemment à Israël, à l’Église, à l’Eucharistie et au don de la grâce, ne s’achète pas, ni ne se vend.
Car la grâce est toujours donnée, gratuite, jamais méritée ni achetée ou conquise. Alors Naboth refuse. Comment pourrait-il donner ou vendre ce qu’il a reçu et ne lui appartient pas ?
Achab n’en dort plus, n’en mange plus, il est d’une humeur massacrante, littéralement, et sur le conseil de sa femme Jézabel il va précisément massacrer le pauvre Naboth pour lui ravir son bien, en le faisant lapider sur un faux motif de blasphème et de lèse-majesté, en achetant de faux témoins pour obtenir la sentence, et en enrôlant tout le peuple dans la complicité du crime.
L’inversion des valeurs est tellement typique : alors que Naboth s’est prévalu du don de Dieu et de l’héritage de ses pères, on l’accuse de blasphème et de lèse-majesté.
À bien des égards c’est Jézabel qui est coupable de blasphème, non seulement parce qu’elle est idolâtre, mais parce qu’en la circonstance elle prend la place de Dieu, assurant qu’elle peut exaucer tout désir de son mari (« Moi, je vais te donner la vigne de Naboth »), et pour cela même modifier la loi divine tout autant que la loi naturelle, avant de réclamer de ses sujets un jeûne qui par le fait même devient sacrilège, par le détournement des choses saintes en vue du péché.
Pour mieux arriver à ses fins, le couple infernal travestit la réalité, et peut-être même qu’il a cru à son propre mensonge, comme il arrive si souvent dans ces cas-là. Et Naboth, condamné après un procès expéditif et inique, est exécuté. Plus exactement, il est lapidé. Avec cette précision « hors de la ville ».
Comment ne pas voir qu’à cet instant, Naboth préfigure l’héritier de la vigne dans la parabole des vignerons homicides, donc le Christ lui-même, et très directement Jésus qui fut mis en Croix hors de la ville ? Matthieu, Marc et Luc racontent tous les trois la parabole des vignerons homicides, mais Luc fait dire à Jésus, en conclusion de la parabole : « La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (Lc 20 17).
Alors, si même vous ne connaissez pas la suite de l’histoire, vous savez que mystérieusement, déjà, la justice triomphe dans la mort du juste. Amen.
fr. Jean-Thomas de Beauregard o.p.