06/01/2026
L’Essence Spirituelle et le Dépôt Sacré :
Plaidoyer pour la Vérité de la Zaouïa de Cheikh Lhadj Belkacem
Face aux récentes évocations de la figure de Brahim Izri, il nous appartient de restituer à la Zaouïa de Beni Yenni sa véritable stature. Si l'hommage à l'artiste est un acte de mémoire civile, la description du lieu saint appelle une rectification doctrinale. On ne saurait confondre le rayonnement d'une lignée spirituelle avec les avatars de la culture profane.
I. De la Silsila : Une généalogie de la transmission
L'erreur consistant à faire du Cheikh le « grand-père » de Brahim Izri procède d'une méconnaissance de la Silsila (la chaîne de transmission). Brahim Izri, fils de L’Hadj Amar et petit-fils d’Ahmed Izri — frère du Cheikh —, s'inscrit dans une parenté collatérale. Dans la tradition soufie, la filiation n'est pas qu'une affaire de sang, elle est un vecteur de Baraka. Altérer cette lignée, c'est brouiller la source même de l'autorité spirituelle qui émane de la Zaouïa.
II. Le Diwan : Une théophanie sonore, non une « troupe »
Qualifier les membres de la Zaouïa de « troupe » et leurs rites de « soirées animées » relève d'un contresens ontologique. La Zaouïa de Cheikh Lhadj Belkacem est le siège de la Tariqa Qadiriyya, un espace d'ascèse et de gnose.
Le Diwan n'est pas un répertoire de divertissement, mais une liturgie de l'invisible. À travers le Dhikr (le rappel incessant du Nom) et la Hadra (la présence divine), le fidèle ne cherche pas l'applaudissement, mais l'extase maîtrisée et l'anéantissement en Dieu (Fana). C'est un acte de dévotion pure, une science du cœur qui échappe aux catégories du spectacle.
III. La Voie de l’Excellence : La musique comme science sacrée
L'idée d'un apprentissage fortuit ou d'un « dépannage » au violon est incompatible avec la rigueur des maîtres soufis. Cheikh Lhadj Belkacem, en digne héritier de la spiritualité savante, a consigné son Diwan dans un manuscrit de solfège selon les règles de la Sama'a.
Cette démarche atteste que, dans cette demeure, l'art est le serviteur de la foi. La musique y est une discipline de l'âme, une géométrie sonore visant à refléter l'harmonie céleste. On n'y « dépanne » pas ; on y entre en service pour perpétuer une tradition où chaque note est une prière.
IV. Distinction entre le Spirituel et le Temporel
Vouloir faire de la Zaouïa le « vivier » de la chanson moderne kabyle est une erreur de perspective historique et métaphysique :
* L’universel soufi : Le Diwan, par la langue arabe, s'élève vers l'universel. Il s'adresse à l'Homme dans son rapport au Créateur, par-delà les contingences géographiques.
* Le particulier engagé : La chanson moderne est une expression ancrée dans le combat temporel, politique et identitaire.
Utiliser le nom du Cheikh comme un simple ancrage folklorique pour une trajectoire artistique — aussi respectable soit-elle — revient à occulter la mission primordiale du Saint : celle d'être un pont entre le ciel et la terre, et non un simple jalon de l'histoire culturelle régionale.
Conclusion
Le patrimoine de la Zaouïa est un dépôt sacré (Amana) confié à la lignée des Chorfas. C'est un sanctuaire où le Soufisme, dans sa dimension la plus pure, demeure la seule boussole. Honorer la mémoire de Cheikh Lhadj Belkacem, c'est respecter son statut de Wali (Saint) et préserver son œuvre de toute récupération qui viendrait en réduire la portée métaphysique.
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HOMMAGE A BRAHIM IZRI
Brahim Izri, de la traditionnelle zaouia de son grand-père à la chanson engagée.
Cela fait vingt ans que l'enfant d'At-Yani, s'en est allé, trop jeune, trop tôt. Cependant, il nous a légué un répertoire musical et poétique de premier choix.
Enfant, il avait fait ses classes dans la troupe de la zaouia de Lhadj Velkacem, son grand-père, en ''dépannant'' au violon au tout début puis en s'essayant avec succès à tous les autres instruments. Du bendir à la guitare puis au mondole à douze cordes, son instrument fétiche en privé, il s'était affirmé très vite comme un élément incontournable des soirées hebdomadaires animées par son père Dda Ammar Lhadj.
Dès son entrée au lycée de Fort National, à l'aube des années 70, il s'est laissé prendre par la vague de la musique ''moderne Kabyle'' dans le sillage de futurs grands noms, Idir et Djamal Allam, pour ne citer que ces deux-là.
C'est à cette époque qu'avec quatre de ces camarades de promotion, il mit sur pied le groupe Igoudhar . Leur premier titre, ''Aarous vou vernous'', rencontra immédiatement un grand succès et fût retenu pour faire partie d'une oeuvre collective de ce genre moderniste, dans un excellent vynil intitulé ''Tachemlit''. Les composantes de cette oeuvre (Idir, Issoulas, Imazighen Imoula, Igoudhar, Sid-Ali Naīt-Kaci, Meziane Rachid) furent proclamés ''Les maquisards de la chanson '' par Kateb Yacine dans sa préface.
Au début des années 80, Brahim s'était engagé dans une carrière solo durant laquelle il a enrichi, pendant un quart de siècle, notre patrimoine avec des dizaines de titres à succès.
Moderniste et engagé, il n'a pas hésité à bousculer les usages, autant en introduisant des instruments et des sonorités nouvelles dans ses compositions, qu'en abordant des thèmes jusque-là tabous dans une société à fortes traditions. C'est ainsi qu'il a, à maintes reprises, clamé haut et fort les droits de la Femme ou mis en exergue ceux des minorités.
L'un de ces titres les plus emblématiques fût ''Tizi-Ouzou'', une adaptation de ''San Francisco '' de Maxime Le Forestier. Une merveille de texte aux accents identitaires appuyés. Cette adaptation, reprise plus t**d en trio par Idir, Brahim et Maxime, en hommage à Matoub Lounes, autre chanteur engagé s'il en est, a une histoire qui vaut son pesant d'or. Nous vous invitons à la découvrir dans cette excellente mini-vidéo de Nassima Chilaoui, une artiste qui fut très proche de Brahim et qui active au quotidien pour enrichir notre précieux patrimoine.
Mouloud CHERFI