24/08/2015
TROISIEME EXPOSE
LE DEFI DE LA RECONSTRUCTION DE LA FAMILLE : De la veille juridique et législative
Présenté par :
Me Euphrasie NYABEYO, Notaire
Me Albert N. DIME, Avocat
Dans le sens des dispositions de l’article 16 alinéa 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui reconnaissent que « la famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’Etat », il appartient à toutes les composantes de la société civile de protéger et promouvoir l’institution familiale et s’assurer la conduite de la politique publique avec une claire perspective familiale.
Les exposants précédents ont fait le constat que la société contemporaine tend systématiquement à adopter des choix tendant à affaiblir les fonctions de la Famille. Du point de vue des lois, on se retrouve dans toutes formes de velléités de légalisation des situations de fait les plus néfastes pour la Famille et la société humaine, dans une sorte de schéma qui voudrait que « puisque le fait existe, la loi doit le reconnaître ».
Aujourd’hui donc plus que jamais, la Famille est devenue un objectif à conquérir jour après jour, un devoir et un défi. En nous remémorant en effet l’alerte du magistère de notre Conférence épiscopale nationale qui, il y a quelques années évoquait le concept des structures du péché, on constate que l’organisation de la société contemporaine se structure de plus en plus dans le sens d’une confrontation pernicieuse des droits de l’individu avec les réalités essentielles de la vie humaine et de la vie sociale, le tout dans une absence de perspective familiale de plus en plus insoutenable.
Ainsi, la crise de la famille aujourd’hui fait référence autant à la remise en cause du mariage comme engagement définitif et exclusif entre un homme et une femme en vue de constituer une famille fondée sur une filiation au moins vraisemblable, que sur l’appauvrissement des liens de solidarité interpersonnel au niveau intergénérationnels et de manière de plus en plus préoccupante, avec les personnes les plus fragiles. D’où il devient évident que la déconstruction de la Famille par les assauts sur l’institution du mariage, la banalisation du divorce, de l’avortement ou de l’euthanasie, portent un effet dévastateur induit sur le minimum d’écologie sociale qui est décisif pour le bien-être et le bonheur de l’individu et de la société.
En évoquant dans le cadre de cette conférence, la veille juridique et législative comme outil de travail dans la démarche de reconstruction de la Famille, il ne s’agit pas de nous répandre ici sur cette réponse à l’inflation normative qui impose aux organisations un système d'information dédié à l'intelligence juridique en matière de conformité réglementaire, eu égard aux normes de droit en tant qu’instrument de maîtrise des risques ou des bonnes pratiques du contrôle interne.
Nous entendons plutôt échanger sur les chantiers juridiques procédant de véritables défis pour la reconstruction et le développement de la famille (I), en insistant plus spécifiquement sur l'intelligence juridique à déployer pour la veille et la sécurité de l’institution familiale dans son environnement réglementaire, ainsi que l'influence ou lobbying visant à faire évoluer pour le bien commun lors de son processus de création, la règle de droit régissant ce domaine (II).
I. LES CHANTIERS JURIDIQUES DE LA RECONSTRUCTION
ET DU DEVELOPPEMENT DE LA FAMILLE
Outre l’absence de perspective familiale de plus en plus perceptible dans l’organisation de la vie publique et la structuration de la société, on assiste de nos jours à la mise en exergue sous un fanatisme incompréhensible, de « nouveaux droits » manifestement pas nécessaires, qui pourraient entraîner une détérioration de l’universalité des droits de l’Homme et présenter un risque pour la protection traditionnellement reconnue du mariage entre le mari et la femme, de la famille naturelle, ainsi que de la liberté de l’éducation, de conscience et de religion.
La responsabilité sociale des laïcs que nous sommes, invite à s’impliquer voire à s’opposer par les voies offertes par la société démocratique, à des évolutions du droit positif voulant conforter la primauté de l’individu au détriment du lien social, alors même que les droits de la personne, bien qu’exprimés en termes de droits de l’individu, ont une dimension foncièrement sociale qui trouve dans la famille, son expression fondamentale.
Si « tout est politique », l'adage « tout est droit » s'impose à son tour dans les États de droit des sociétés modernes. Au-delà du nécessaire engagement citoyen et politique des chrétiens catholiques, il importe de s’organiser pour entretenir une attitude offensive de vigilance stratégique. C’est en cela que l’opportunité de la veille juridique et réglementaire en notant dans le mode opératoire que les ennemis de la Famille ont compris que lorsque l’on veut contrôler la société, on s’approprie la loi.
Le domaine de la loi connaît par conséquent une sournoise bataille de contrôle de la société par l’orientations des législations sur le mariage, le divorce, la filiation, la sexualité, la population, la procréation et la bioéthique, l’éducation, le travail et la condition féminine, la religion ou les médias. Or les scandales répandus de nos jours par certains groupes organisés pour affaiblir les fonctions de la Famille passent par :
la manipulation du langage en vue d’un détournement de concepts, la dénaturation des droits de l’Homme avec immixtion de nouveaux droits sans fondement réel,
la désintégration pratique de la famille par les difficultés institutionnelles accrues à concilier la vie familiale avec la vie professionnelle ou à en garantir le bien-être concret,
la presse et le consumérisme qui créent des besoins et tuent l’illusion chez les enfants en leur installant une mentalité matérialiste,
la mode qui chosifie la femme et l’expose dans la société.
Face à un tel tableau, le déficit ou l’impertinence de la régulation législative et réglementaire sont porteurs des germes de chaos, de sorte que même sans vouloir la lutte, les véritables responsables de familles sont enclins s’il le faut, à la provoquer. En ce qui la concerne dans de telles circonstances, l’AJUCAC fait siennes, les recommandations de l’Eglise « Docteur en humanités », selon lesquelles la démarche des familles consiste à s’organiser, prier, agir et réagir.
Effectivement, la bonne volonté à elle-seule, ne suffit pas. Il appartient donc à la majorité silencieuse des chrétiens d’intégrer l’assertion de John Locke selon laquelle ‘’le plus fort ne sera jamais assez fort s’il ne transforme pas sa force en droit’’. Autant il faut acquérir un savoir-faire sur la protection de son ménage et l’éducation sûre de ses enfants, autant il importe d’influencer son environnement de vie par des outils de veille juridique et législative, en alimentant les décideurs en informations sélectionnées et traitées, les alertant sur l'évolution de l'environnement de la famille et ainsi les aider dans leurs prises de décisions.
II. L'INTELLIGENCE JURIDIQUE DE VEILLE, DE SECURITE
ET DE LOBBYING POUR L’INSTITUTION FAMILIALE
Selon Bertrand Warusfel, « l'intelligence juridique s'entend de l'ensemble des techniques et des moyens permettant à un acteur -privé ou public- de connaître l'environnement juridique dont il est tributaire, d'en identifier et anticiper les risques et les opportunités potentielles, d'agir sur son évolution et de disposer des informations et des droits nécessaires pour pouvoir mettre en œuvre les instruments juridiques aptes à réaliser ses objectifs stratégiques ».
L'intelligence juridique ainsi définie intègre outre la veille, l'influence ou lobbying visant à faire évoluer la règle de droit lors de son processus de création. La veille juridique englobe effectivement une veille de lobbying en suscitant ou inscrivant dans son champ les textes en cours d'élaboration au sein des différentes instances sources de droit : conventions à ratifier ou organisations internationales, institutions de l’UA, nationales, régionales, municipales, agences disposant d'un pouvoir normatif...
Et en ce que le droit est une arme de l'intelligence socio culturelle, la veille juridique doit être complétée dans ces conditions par une veille médiatique durant les travaux législatifs pour mieux connaître les perceptions et impacts d'un projet de loi sur le développement de la Famille. Il s’agit pour les acteurs concourant à la défense et la promotion de la Famille, de se tenir au courant des évolutions légales, réglementaires et jurisprudentielles dans les branches du droit concourant à la promotion de la famille et de la vie, en sachant identifier les bonnes sources d'informations et évaluer rapidement l'intérêt d'une information ou d'un support.
Cela requiert de mettre à jour de ses connaissances et de diffuser une information recoupée et traitée. Il s’agit ensuite de sensibiliser les familles sur leurs droits socio-économiques, civiques et culturels, ainsi que sur les enjeux de l’institution et d’alimenter les décideurs en informations sélectionnées et traitées en vue de les alerter sur l'évolution de l'environnement de la Famille et les aider dans leurs prises de décisions dans le sens du bien commun.
Dans le domaine du développement de la Famille, cette veille doit être nationale et internationale, en intégrant la capacité à être informé en temps utile des modifications qui lui sont apportées. Elle est ainsi orientée :
à des sources normatives spécifiques d'un ordre juridique donné : législative, règlementaire, jurisprudentielle, doctrinale,
aux branches du droit touchant la Famille et la Vie : civil, travail et social, biotechnologies, informatique, communication, etc.
à des ordres juridiques du droit international, régional, africain national, local ou municipal.
Compte tenu du grand nombre de domaines ayant des incidences sur le développement de la famille (droit des personnes et de la famille, successions et libéralités, régimes matrimoniaux, liberté d’enseignement, Finances et Fiscalité, droit social et du travail, droit des biens mobiliers et immobiliers, droit foncier, de l’habitat et de l’urbanisation, la santé et l’environnement, etc.), la veille juridique insiste sur la connaissance des diverses règles applicables à l’institution de la Famille, ses problématiques juridiques nationale(s), transnationales actuelles et futures.
Il importe en tout état de cause, d’attirer l’attention sur ceci que le Droit ne saurait simplement se contenter de régler des situations privées ; plus spécifiquement, la législation sur la famille ne saurait se confiner à un arbitrage offert pour éviter que les crises relationnelles ne deviennent excessivement violentes ou nocives pour les individus. S’il est certes légitime pour le législateur d’assurer les conditions pour que les crises familiales ne se transforment en désastre, il convient de veiller pour que la législation ne se complaise pas dans l’aménagement des états de fait.
Par exemple, nos Etats ne sauraient être contraints de reconnaître des questions « d’orientation sexuelle » ou « l’identité genre », car cela mettrait en péril les principes d’universalité, de pluralisme culturel et la propriété commune du droit international.
CONCLUSION
L’institution du mariage à la base de la famille naturelle contribue évidemment de façon unique et essentielle au bien public, autant dans le modèle suivant lequel hommes et femmes vivent en interdépendance et s’engagent pour leur vie entière, que parce qu’il offre les meilleures conditions pour élever les enfants. C’est en cela que la famille est la cellule de base de la société.
Le dispositif ci-dessus décrit pour agir et réagir au titre d’une action de veille juridique et réglementaire, permet de doter la société et les familles d’une sentinelle à même de mobiliser pour la conduite de la politique publique avec une claire perspective familiale et d’œuvrer à divers niveaux, autant pour le maintien de l’universalité des droits de l’Homme que pour la condamnation et sanction de la violence ou le respect du caractère unique du mariage.