08/19/2024
CE PAIN QUI NOUS GARDE EN COMMUNION
Homélie du frère Raymond Latour, o.p.
Curé de la paroisse du Sacré-Coeur, Toronto
18 août 2024
Chaque dimanche, la table de la Parole et du Pain est mise pour nous. Nous sommes les convives de ce grand repas. Au cours des quatre dernières années, j’ai eu la joie de présider ce rassemblement, de vivre avec vous l’actualité de la Parole de Jésus et sa puissance de vie. Rassemblés chaque dimanche, nous renouvelons notre résolution de prendre «le chemin de l’intelligence », celui indiqué par Jésus, Sagesse de Dieu, Pain vivant descendu du ciel. C’est une invitation à laquelle nous répondons avec joie. Depuis 137 ans, les paroissiens et paroissiennes de Sacré-Cœur goûtent les bontés du Seigneur. Son pain nous nourrit et nous donne vie !
Le discours sur le pain de vie se poursuit aujourd’hui. Il a été déclenché par le signe de la multiplication des pains. À cette vue, la foule avait reconnu en Jésus « le Prophète annoncé ». Et quand Jésus leur a parlé du pain venu du ciel, sans encore l’identifier à sa personne, à nouveau, la foule a réagi de façon favorable : « Donne-nous toujours de ce pain-là ». Mais cet accueil a vite tourné au rejet quand Jésus a affirmé être lui-même le « Pain vivant qui est descendu du ciel ». Le voilà aujourd’hui qui s’offre en nourriture : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ». Pour la plupart des gens présents, c’était plus qu’ils n’en pouvaient supporter. Quant à nous, savourons aujourd’hui cette bonne nouvelle, les deux promesses de Jésus envers qui mange sa chair et boit son sang : « moi, dit-il, je le ressusciterai au dernier jour », puis il ajoute : « il demeure en moi, et moi, je demeure en lui… il vivra par moi, il vivra éternellement. »
Depuis la petite enfance, nous entendons cette invitation chaleureuse, surtout dans les jours de fête : « À table ! » « Passons à table! ». Ce sont ces repas qui cimente les liens familiaux, lieu de partage et de joie, où se développe l’esprit familial. Jésus nous assure que ce passage à sa table est aussi un passage à la communion avec lui, un passage à la vie et à la vie éternelle ! Voilà le caractère merveilleux de notre repas familial, celui que nous partageons avec la grande famille des baptisés de par le monde, celui qui crée entre nous des liens nouveaux, qui fait de nous des frères et des sœurs rassemblés en un même amour.
Nous nous réunissons le dimanche pour ce repas de fête, jour où le Christ a été ressuscité d’entre les morts. Car c’est à partir de la Résurrection que nous pouvons y prendre part. C’est cet événement de la mort et de la résurrection de Jésus qui a dressé pour nous la table où nous recevons le pain de vie, dans toute son abondance : ce pain nous parle du pardon de Dieu, de sa fidélité, de son désir de nous rassembler en un seul peuple, de créer une humanité nouvelle. En nous nourrissant, Dieu nourrit son projet, son dessein de salut. Nous en sommes vivifiés, nous y trouvons la force pour poursuivre notre route et accomplir notre vocation baptismale.
Il y a quatre ans, j’arrivais à la paroisse du Sacré-Cœur. C’était en pleine période de pandémie. Ce temps de COVID nous paraît déjà un peu lointain. Vous vous en souvenez peut-être, à l’époque, on parlait beaucoup de levure et de fabrication de pain. Avec le recul, je me demande pourquoi ce soudain intérêt pour le pain ? Pour se tenir occupé à la maison? par crainte de pénurie? Peut-être faut-il y trouver aussi une signification symbolique : l’expression d’un désir de se retrouver, de renouer les uns avec les autres pour le partage et la communion ?
En ce qui me concerne, je ne me suis jamais aventuré dans l’art culinaire, certainement pas dans la fabrication du pain, mais il m’appartenait, comme curé, de maintenir présent l’appétit pour le pain de vie et de l’offrir malgré les limites imposées par la pénurie. Le pain de la Parole et de l’eucharistie ne doit jamais manquer à une communauté chrétienne. Comme vous tous, ce pain, je le reçois, je le partage. Saint Paul disait : je vous transmets ce que j’ai moi-même reçu, et pour sa part, saint Thomas et avec lui, l’ensemble des dominicains, ont pour visée de transmettre aux autres le fruit de leur contemplation. Cette communication s’adresse à des baptisés pour qu’ils arrivent à découvrir le don de Dieu, à l’apprécier à sa juste valeur et en témoigner dans leurs milieux pour mettre les gens en appétit de croire. Chaque semaine, je n’ai eu qu’un désir, servir la Parole de Dieu. Avant de vous transmettre quoique ce soit, je me situe moi-même devant cette Parole en l’éprouvant comme un don, sans lui faire écran par mes limites ou mes convictions personnelles. Je vous l’ai toujours livrée en sachant qu’elle fermente mystérieusement dans le cœur de ceux et celles qui l’entendent. L’Esprit s’en empare et vous repartez devenant vous-mêmes nourriture puisque vous avez eu part à la Parole, au repas de son Corps et de son Sang.
À chacun de nos rendez-vous dominicaux, je suis émerveillé de cette unité, de cette communion. Nous recevons ensemble le don de Dieu. Nous l’accueillons ensemble avec une belle unanimité. Nous partageons une même foi. C’est un bonheur immense ! Vous m’avez nourri et je vous en remercie !
J’ai toujours l’impression, comme curé, d’être aux premières loges pour voir à l’œuvre le don de Dieu. C’est la seule première place qui me sois autorisée et je me sens vraiment privilégié. Mon passage parmi vous a été bref, mais j’ai aimé cette communauté que j’ai rencontrée dans un grand état de fragilité, en pleine crise pandémique. J’ai découvert peu à peu l’amour, l’attachement que vous avez pour la paroisse du Sacré-Cœur. Un ami dominicain me disait : « c’est une belle paroisse ! » et intérieurement, je me réjouissais qu’il puisse porter ce regard qui confortait le mien. Les paroissiens et paroissiennes de Sacré-Cœur ont appris à vivre en situation minoritaire, tant dans leur culture que dans leur foi. Plusieurs ont expérimenté des situations difficiles d’instabilité ou d’insécurité tout en gardant la foi en Dieu, en gardant l’espérance qui fait marcher et la charité qui nous soude les uns les autres.
Il appartiendra à un autre curé de vous accompagner à poursuivre la mission de notre communauté chrétienne. Le pape François nous propose une démarche synodale qui déjà s’est installée et qui ne demande qu’à s’intensifier. Je ne pourrais pas vous quitter sans l’assurance qu’il y aura une relève. Votre nouveau curé entrera en poste à compter de septembre. Je sais qu’il sera heureux parmi vous. Quant à moi, c’est vraiment à regret que je vous quitte. Je me console en pensant que cette communion demeure, comme tous ces liens tissés ensemble ces quatre dernières années. Si j’ai pu vous aider à faire un bout de chemin, je m’en réjouis. Mon dernier mot sera pour vous remercier encore et encore pour votre soutien, votre amitié, votre patience aussi pour un curé au « style particulier ».
Sacré-Cœur restera à jamais dans mon cœur !
Raymond Latour, o.p.
Curé de la paroisse du Sacré-Coeur
(27 août 2020 - 31 août 2024)
(Cette photo de frère Latour a été prise lors de la veillée pascale de cette année. )