05/06/2026
Lettre du FRONT 💔
Ma chère Ténè,
Je t'écris cette lettre sans savoir ce qui pourrait m'arriver dans les instants qui suivent. Nous sommes encerclés, et notre commandant n'est pas un lâche, il nous a donné l'ordre de nous battre. Soit nous aurons notre patrie, soit notre honneur restera intact.
Je veux t'expliquer les réalités du front, celles que les mots peinent à porter mais que mon cœur refuse de taire.
Nous étions en ligne de front, le sable dans les yeux et la fatigue dans les os, quand la nouvelle nous est parvenue, un coup d'état. Au début, je t'avoue que j'étais désemparé. Un soldat obéit, mais à qui ? Pour quoi ? Les pensées se bousculent vite dans une tête d'homme quand les certitudes s'effondrent autour de lui comme des murs.
Mais aujourd'hui, Ténè, j'ai l'esprit tranquille.
Le nouvel homme fort, le Capitaine, est un homme d'honneur. On le sent dès qu'il parle, il ne ment pas avec les yeux. Il a été sur ce même terrain, il a respiré cette même poussière rouge, il a vu de ses propres yeux ce que les bureaux climatisés de la capitale ne peuvent pas comprendre. Ce n'est pas un fils de bourgeois qui a appris la souffrance du peuple dans des livres ou dans des discours. Il la porte en lui comme une cicatrice.
Depuis qu'il a pris les rênes, la cadence a changé. Notre armée est montée en puissance, les munitions ne manquent plus, les hommes mangent, dorment un peu mieux, relèvent la tête. On sent que quelque chose s'est redressé dans la colonne vertébrale de cette nation. Il a promis de mettre fin au terrorisme, et je le crois. Je veux le croire.
Mais la guerre est loin d'être finie, Ténè. L'ennemi ne lâche pas. Il ne se bat plus en face, à découvert, il se glisse dans l'ombre, il sabote, il frappe là où on ne l'attend pas, perfide comme un serpent sous le sable. Ce n'est plus seulement une guerre de terrain. C'est une guerre de patience, de trahison, de nuits sans sommeil.
Laisse-moi te parler de ceux qui sont à mes côtés, car c'est peut-être la plus belle vérité que ce front m'ait apprise. À ma droite dort Hamidou, Peulh, musulman, qui murmure ses prières avant chaque assaut. À ma gauche, Gaston, un chrétien, qui trace une croix sur le sol avant de charger son arme. Derrière nous, Yaméogo le Mossi et Koné le malinké, l'un animiste, l'autre baptiste, qui partagent la même gourde d'eau sans que personne ne pose de question. Ici, l'ethnie ne protège pas des balles. La religion ne rend pas une blessure moins douloureuse. Ce qui nous tient debout, c'est l'épaule du frère d'à côté peu importe son nom, son dieu ou son village.
Et ceux d'en face ? Qu'on ne vienne pas me dire qu'ils se battent pour une foi ou un peuple. Ils sont tout aussi divers que nous, mais ils ne défendent ni Dieu, ni terre, ni honneur. Ils défendent leurs intérêts vicieux, leurs trafics, leurs fortunes bâties sur nos deuils. Le terrorisme n'a ni ethnie ni religion, Ténè. C'est un mensonge qu'on habille de drapeaux et de versets pour recruter les désespérés et aveugler les naïfs. Et derrière eux, des mains étrangères, des puissances qui ont besoin que ce Sahel brûle pour en extraire les richesses tranquillement.
Au sommet, ici même chez nous, des hommes corrompus leur ouvrent les portes. Et puis il y a ces pseudo-syndicats, ces associations drapées du beau mot de démocratie. Ils crient, ils manifestent mais demande-leur où ils étaient quand les villages brûlaient, quand les mères pleuraient leurs fils enlevés dans la nuit. Leur démocratie n'applaudissait que les dirigeants qui remplissaient leurs poches. Ce sont des parasites bureaucrates qui ont vu le robinet coupé, et la soif les rend bruyants.
Car voilà la vérité que personne ne dit depuis la capitale, loin de ses buildings et de ses tribunes, il y a des villages que l'État n'a visités que pour battre campagne avec des promesses fallacieuss. Des jeunes dont les talents mouraient faute de routes, faute de moyens. Des familles qui gémissaient sous le poids d'une pauvreté que les politiciens à la langue de bois transformaient en statistiques dans leurs rapports bien reliés. Le Capitaine, lui, ne promet pas une démocratie en papier. Il promet une révolution populaire progressiste, ancrée dans la réalité de ce peuple. Une nation équitable et souveraine. C'est pour ça qu'ils le combattent dans les journaux et les réunions feutrées, parce que c'est leur confort qui a été renversé, pas la liberté du peuple.
Ténè, aujourd'hui notre unité s'apprête à sortir. Nous savons ce qui nous attend. Et il est possible que nous ne revenions pas tous.
Alors je t'écris ce que je n'aurais peut-être pas le courage de dire autrement.
Notre fils, quand il sera grand, quand il cherchera le visage de son père dans ses souvenirs, dis-lui que son père ne fut pas un lâche. Dis-lui que son père ne fut pas un apatride, que son père ne fut pas un traître. Dis-lui que son père aimait ce pays au point d'en payer le prix le plus cher, sans reculer, sans marchander.
Dis-lui d'être intègre. Dis-lui d'être debout car il n'est pas seul à être orphelin. Dis-lui que la patrie n'est pas un mot dans un hymne, c'est quelque chose pour lequel on doit être prêt, à tout moment, au sacrifice suprême. Qu'il porte ça en lui comme un feu, pas comme un fardeau.
Dis à maman de ne pas pleurer. Son fils n'est pas tombé dans la honte, il est tombé en défendant vaillamment sa terre, son peuple, son honneur. Et avant de rendre l'âme, qu'elle sache que j'aurai fait payer cher le prix de ma vie à ceux qui nous font face. Je descendrai dix de leurs guignols pour elle, pour toi, pour notre fils, pour tous les villages silencieux qui comptent sur nous sans même le savoir.
On se reverra peut-être plus, ma Ténè. Mais sache que je t'aime énormément, profondément, avec tout ce que ce mot peut contenir quand on l'écrit à l'ombre d'une bataille.
Et sache ceci, que tu répéteras à notre fils comme une vérité éternelle :
Un soldat ne meurt pas. Les guerres ne font que se succéder. Mais l'âme du soldat, elle, reste telle !
À jamais le tien,💔
Lieutenant Bagué