09/11/2026
Homélie — Aimer jusqu’à faire disparaître l’ennemi
Le cinéma, le roman et la chanson abondent en amours impossibles. Leur impossibilité même en fait toute la grandeur et le pathétique. Parfois, contre toute attente, ces amours contrariés arrivent pourtant à se réaliser et témoignent d’une sorte d’invincibilité de l’amour. Mais dans l’Évangile que nous venons d’entendre, Jésus va plus loin encore : il unit deux mots que nous n’aurions jamais pensé rapprocher, « amour » et « ennemis ». Pour lui, l’amour des ennemis n’est pas une belle idée réservée aux héros; il devient le chemin même du disciple.
Jésus s’adresse « à vous qui m’écoutez ». Il ne parle pas à des spécialistes de la sainteté, mais à des femmes et des hommes capables d’entendre une parole déroutante, parce qu’ils acceptent déjà de se laisser déplacer. Aimer ceux qui nous aiment, faire du bien à ceux qui nous en font, prêter à ceux dont nous attendons un retour : tout cela reste dans la logique normale de la réciprocité. Jésus, lui, ouvre un autre horizon : aimer là où il n’y a ni attirance, ni reconnaissance, ni affection spontanée.
Devant un ennemi, plusieurs options s’offrent à nous. La plus commune est sans doute l’évitement : tenir l’autre à distance, l’ignorer, établir une sorte de convention de non-agression dans une indifférence polie. Une autre option est plus offensive : entretenir l’inimitié, nourrir les griefs, repasser les blessures, médire, justifier sans cesse notre ressentiment. On entretient parfois un ennemi comme on entretient un jardin : on l’arrose de souvenirs amers, de soupçons et de reproches.
Jésus propose une troisième option, beaucoup plus radicale : faire disparaître l’ennemi, non pas en détruisant la personne, mais en laissant mourir en nous la haine qui la réduit à ce seul visage. Il nous donne même la méthode : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. » Voilà l’arme paradoxale de l’Évangile : l’amour. Aucun ennemi n’y survit comme ennemi, car l’amour refuse de le laisser enfermé dans ce nom.
Ce chemin n’a rien de naturel. Notre première réaction serait de rendre le mal pour le mal, l’insulte pour l’insulte, la blessure pour la blessure. Il existe en nous un ennemi intérieur qui revendique, réclame vengeance, veut obtenir réparation à sa manière et refuse d’abandonner la satisfaction d’avoir raison. Cet ennemi intérieur nous dira que la bonté est faiblesse, que le pardon est défaite, que la miséricorde manque de réalisme. C’est pourtant lui qu’il faut vaincre d’abord pour accéder à l’amour dont parle Jésus.
Car Jésus ne nous demande pas simplement d’aimer Dieu « en idée » ou « en esprit ». Il nous demande d’aimer comme Dieu. Or Dieu est bon pour les ingrats et les méchants. Si Dieu aime celui que je désigne comme mon ennemi, comment pourrais-je prétendre que cette personne n’est pas digne d’amour ? L’Évangile retourne notre regard : l’ennemi recèle une bonté, une beauté, une dignité qui m’échappent peut-être, mais que Dieu, pour sa part, ne cesse de voir.
Aimer son ennemi, ce n’est donc pas nier le mal subi, ni s’exposer naïvement à l’injustice. C’est refuser que la haine devienne la mesure de notre cœur. C’est sortir de l’automatisme de la réciprocité pour entrer dans la liberté des enfants de Dieu. Faire du bien, bénir, prier, donner : tous ces gestes désarment le mal en nous avant même de transformer l’autre. Ils nous empêchent de laisser l’ennemi occuper toute la place intérieurement.
Mais cet amour ne vient pas d’abord de nous. Sans le Christ, nous resterions prisonniers de nos impasses relationnelles, de nos rancunes et de nos calculs. C’est lui qui, en sa personne, a tué la haine. Dans notre communion avec lui, nous apprenons à devenir ce que nous sommes déjà par grâce : des fils et des filles du Très-Haut, appelés à être miséricordieux comme le Père est miséricordieux.
Alors, oui, l’ennemi est à éliminer — mais à la manière de l’Évangile. Non pas en supprimant l’autre, mais en laissant l’amour supprimer en nous ce qui refuse de le voir comme un frère, une sœur, une personne aimée de Dieu. Nous avons l’arme : l’amour. Nous avons le motif : devenir vraiment enfants de Dieu. Il ne reste plus qu’à passer à l’acte, humblement, concrètement, jour après jour.
Dieu de l’impossible amour, apprends-nous à aimer nos ennemis comme tu les aimes. Purifie notre regard, libère notre cœur de la vengeance, et fais de nous des artisans de paix, à l’image de ton Fils Jésus Christ. Amen.
Raymond Latour, o.p.